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Beer & Calories, a scientific review : l’arnaque ultime

Le Ventre à Bière démystifié par une Etude Crapuleuse !

 

Chronologie des faits

Attention, l’exposé que je vous présente ici est édifiant. Il illustre à quel point l’opinion des journalistes et donc celui du public est influençable et manipulable selon les désirs des lobbies industriels.

Mercredi 13 février 2013. Je publie mon 1er article critique sur la consommation de bière et son impact sur la santé. C’est mon 1er contact avec les études scientifiques sur ce sujet. L’article est sympa, et on se rend bien compte que l’industrie de la bière produit énormément de résultats scientifiques afin de valoriser la consommation de bière.

Mercredi 20 février 2013. Valentin, un pote de Nouvelle-Calédonie, m’envoie par message privé un article du Huffington Post qui s’intitule « La bière ne serait pas responsable de la prise de ventre selon une étude ».

C’est le scoop ! Valentin me précise qu’il n’a pas réussi à trouver l’étude mentionnée par le journal. On sait simplement qu’une nutritionniste, dénommée Kathryn O ‘Sullivan, dénonce le mythe du « ventre à bière » dans son étude intitulée « Beer & Calories, a scientific review ».

5 minutes plus tard. Je me rends compte que ce message est repris par tous les grands et petits journaux de la planète. Rien ne change :

Le nom de Kathryn O ‘Sullivan revient toujours
La référence de l’étude en question n’est jamais donnée
Les titres sont toujours très évocateurs:

« Beer belly » myth busted

Ou

The beer belly is a myth, study claims (par le Telegraph)

Ou encore

IS “THE BEER BELLY” A MYTH?

Note: “beer belly” signifie “ventre à bière.

Mais où se trouve cette étude ? Je cherche dans ma base de donnée avec le nom exact de la publication (Beer & Calories, a scientific review) mais impossible de trouver quoi que ce soit, et sur toutes mes plateformes de recherches habituelles (et autant vous dire que j’en ai beaucoup à disposition).

Je procède donc à une recherche banale sur Google, et de fil en aiguille, j’arrive à obtenir la dite étude sur le site Beer & Health du Royaume-Unis.

Beer & Calories, a scientific review : l’arnaque ultime

L’étude de Kathryn (PDF) n’est en fait pas une étude du tout. Aussi incroyable que cela puisse paraître et malgré le fait que ce rapport s’intitule « Bière et Calories, une synthèse des données scientifiques », ce rapport n’a jamais été publié dans un journal officiel.

Si cette synthèse n’a pas été publiée dans un journal scientifique, cela veut dire qu’elle n’a jamais été relue par des « referees » (des chercheurs anonymes qui critiquent les études soumises à publication). Elle n’a donc aucune valeur scientifique et ne peut en aucun cas être appelée « une étude ».

Ce qui est incroyable, c’est que tous les journalistes relayent une information erronée avec un terme spécifique (étude) qui apporte beaucoup de crédit au discours. Hé oui, n’importe quelle internaute sera berné par ce terme fallacieux, et jugera à tord l’information comme sûr et véritable.

La duperie ne s’arrête évidemment pas là, la descente au enfer continue avec le background scientifique de Kathryn O ‘Sullivan et les commanditaires du rapport.

Un rapport qui pue la bière !

Comble de l’ironie, les journalistes ont relayé un scoop qui émane directement de l’industrie de la bière ! Comment je le sais ? Il vous suffit de feuilleter le rapport jusqu’en bas et de lire :

commissioned by: british beer & pub association

Ce rapport écrit par une nutritionniste encore inconnu au bataillon (mais ça va venir !) n’a jamais été publié ni relu par des experts dans le domaine de la bière et de la santé, et a été entièrement financé par les brasseurs.

Ok. Voyons voir la suite, qui est Kathryn O ‘Sullivan ?

Kathryn, Kathryn… Dis-moi ton prix ?

(T’as dit « moi » ? Tu as gagné !)

10 minutes de recherche sur Google apportent suffisamment d’information pour cerner le personnage. Kathryn est une nutritionniste indépendante basée à Londres, au Royaume-Unis.

En 1991, Kathryn obtient son titre de docteur en nutrition et commence dans la foulé un job chez Kellogg’s (comme quoi, les grands esprits se rencontrent toujours). Elle n’a pas une mauvaise place chez notre vendeur de céréales préféré puisqu’elle est directrice du pôle nutrition, rien que ça. Je n’ai pas essayé d’en savoir plus, si ce n’est qu’elle a évidemment publiée des articles qui encensent la consommation de céréales au petit-déjeuner (et on se demande de quelle marque…).

Après ce pénible travail très mal payé, elle est devenue nutritionniste indépendante. Je n’ai en théorie rien à lui reprocher, si ce n’est d’avoir travaillée pour une société qui commercialise des produits dangereux destinés aux enfants, et qui manipule largement la sphère scientifique pour valoriser ces mêmes produits.

Et si on s’intéressé au travail de fond de Kathryn maintenant ? Aux chiffres, aux analyses et aux références scientifiques qu’elle a utilisées ? Vont-elles survivre à une analyse indépendante (bien qu’il se puisse que je sirote une bière en écrivant ces lignes…)

Un rapport vide, faux, écrit par et pour des imbéciles

C’est la partie la plus intéressante, la plus fastidieuse et ô combien la plus révélatrice du vide sidéral qui règne dans ce rapport.

Kathryn a réalisé une synthèse bibliographique à l’aide de… 30 références scientifiques et 2 rapports annexes qui ne nous intéressent pas.

Je ne me suis pas amusé à analyser les 30 références, parce que d’une part c’est un travail ahurissant et d’autre part, Kathryn me simplifie la vie en ne mettant l’accent que sur 4 références… bien choisies.

Une référence pour chaque point positif de la bière sur notre santé.

En remarque je vous annonce qu’une synthèse bibliographique doit prendre en compte beaucoup plus de références scientifiques, mais surtout elle doit confronter les différents avis.

Voici les 4 allégations de la nutritionniste :

La bière rend les os plus solide [1]
La bière lutte contre l’hypertension [2]
La bière est bonne contre le diabète de type 2 [3]
La bière est bonne pour le cœur [4]

On va les vérifier, les unes après les autres, et vous allez voir qu’il en faut peu pour rendre un aliment miraculeux !

La bière rend les os plus solide

La silice présente dans la bière serait un facteur positif dans la minéralisation osseuse. C’est du moins ce qu’affirment les auteurs de l’étude alors qu’aucun résultat n’est significatif. Je le répète, l’étude ne montre AUCUNE variation de la densité minérale osseuse (DMO) en fonction de la quantité de bière absorbée.

Dans ce premier paragraphe censé démontrer les effets positifs de la bière sur les os, Kathryn n’utilise même pas une référence avec des résultats prouvés statistiquement. C’est franchement le comble de la bêtise.

Pour couronner le tout, cette étude a été financée en partie par un institut composé de brasseurs professionnels, autrement dit par l’industrie de la bière ! Deux auteurs sur 8 ont été directement payés par ce même institut.

En conclusion, la sentence est inévitable, le verdict sans surprise… cette allégation de santé est fausse (du moins dans cette étude).

La bière lutte contre l’hypertension

Les femmes qui boivent de l’alcool modérément ont 14 % de risques en moins d’avoir de l’hypertension. Voici ce que nous dit Kathryn dans le fameux rapport.

Remarquez bien qu’on ne parle plus de bière, mais bien d’alcool au sens large. Ce chiffre de 14 % englobe la bière, mais également le vin et les liqueurs. C’est le premier biais.

Le deuxième biais est niveau de la quantité « modérée » d’alcool. Elle est de combien réellement ? Les auteurs de l’étude ont trouvé pertinent de scinder une canette de bière de 33 cl (l’équivalent d’un « drink » dans l’étude) en 4 ! Oui en 4.

Nous avons donc 4 lots de femmes en fonction de leur consommation d’alcool par jour :

Les premières consomment entre 1 et 8 cl
Les secondes consomment entre 8 et 16 cl
Les troisièmes consomment entre 16 et 24 cl
Les dernières consomment entre 24 et ce foutu verre en entier ! (soit 33 cl pour les grincheux)

Les auteurs se sont rendu compte que le premier quart de femme qui ne consomment pratiquement rien (et gaspille allègrement une bonne bière) n’a aucun risque ou protection supplémentaire contre l’hypertension.

Ce résultat est le même pour le 3ème et le 4ème quart, celui qui peut boire une bière entière.

En fait, les auteurs ont trouvé que les femmes du 2ème quart, qui consomment entre 8 et 16 cl, ont 14 % de risques d’hypertension en moins que les femmes qui ne boivent pas. Voilà d’où sort ce 14 %.

Je ne parle pas des femmes qui consomment plus de 33 cl de bière par jour, jusqu’à 66 cl et qui affichent un risque accru d’hypertension (jusqu’à 31 % pour deux bières !)

Mais sachons relativiser tout ça. Admettons que vous soyez une femme normale et que, malheureusement pour vous, vous commandiez tous les jours une bière pour n’en boire que 6 gorgée. Je n’imagine même pas la tête du serveur, et de votre mari devant ce gaspillage !

Mais soit, vous avez donc 14 % de risque en moins de faire de l’hypertension. D’après les chiffres officiels, une personne normale a 0,9 % de « chance » de mourir d’hypertension. Mais pas vous ! Grâce à vos gorgées de moineau vous diminuez ce risque de 0,1 %, soit 0,8 % de « chance » de mourir de l’hypertension ! Fabuleux n’est-ce pas.

Pour votre information, cette étude se base sur le très large échantillon de la Nurses’s Health Study II ou NHS II qui comprends de sérieuses limitations toutes développées dans cet article de mon cru.

La bière est bonne contre le diabète de type 2

Le diabète de type 2 serait réduit de 25 % chez les personnes qui consomment jusqu’à 2 bières par jour. Non, c’est plus subtil que cela.

Les personnes qui boivent une à deux bières par jour pendant 4 ans, alors qu’ils n’en buvaient JAMAIS avant, ont 25 % de risques en moins de développer un diabète de type 2. C’est vraiment précis. Et les autres ? Bien on ne sait pas en fait !

Pour comprendre cette étude, j’ai mis du temps et franchement je ne pense pas avoir tout saisi. Les auteurs ont d’abord classé les 40 000 hommes en fonction de leur consommation d’alcool en 3 catégories :

Les consommateurs « légers », entre 0 et 4,9 g d’alcool par jour
Les consommateurs « modérés » entre 5 et 29,9 g d’alcool par jour
Les consommateurs « lourds » supérieur à 30 g d’alcool par jour

Si on rapporte le poids en alcool avec une bière ordinaire, on obtient les chiffres suivants :

1ère groupe : 0 à 12.5 cl de bière (soit une demie pression, vraiment étrange comme mec)
2ème groupe : 12.5 à 75 cl de bière (à priori le groupe le plus « normal »)
3ème groupe : plus de 75 cl de bière.

Bref, ces chiffres vous illustrent à quel point les auteurs tentent de couper l’insécable, une pression dans un bar !

Afin de mieux comprendre le grand n’importe quoi de cette étude. Il suffit de regarder les hommes qui étaient initialement des buveurs modérés et qui sont restés des buveurs modérés. Ben devinez quoi ? Ils ont 26 % de risques en moins de faire un diabète !

Encore mieux, les gros buveurs qui ont continués de boire comme des pochtrons pendant 4 ans bénéficient de 50 % de protection en plus contre le diabète ! C’est magique.

Ah oui, et pour conclure sur cette étude, le premier auteur qui a construit cette étude, analysé, interprété et écrit le manuscrit a reçu (avec un autre auteur) une bourse illimitée de la part d’un institut privé de l’industrie de la bière. Amen.

La bière est bonne pour le cœur

Selon Kathryn, 16 études réalisées sur plus de 200 000 personnes ont démontré une diminution du risque de maladie cardiaque de 31 % avec une pinte par jour. Attention, ici on parle d’une pinte anglaise qui équivaut à 568 ml (en France, c’est plus proche de 510 ml).

Admettons. Théoriquement, vous avez 1 « chance » sur 3 de mourir d’un accident cardiovasculaire (ACV). Si vous buvez une pinte par jour, votre risque de mourir d’un ACV tombe à 24 % soit 1 « chance » sur 4. Par contre, vous aurez ingurgité plus de 207 litres de bière, soit plus de 40 000 calories supplémentaires sur un an.

Si je reprends les bases de calcul de Kathryn dans son rapport, ces 40 000 calories supplémentaires se manifesteront par 5 jolies kilos en plus sur un an. Donc 10 kilos sur 2 ans, 15 kilos sur 3 ans… Ah mais ne sommes-nous pas en train de devenir obèse ? N’est-ce pas un risque supplémentaire pour la santé cardiovasculaire ? En voilà une bonne question.

Si on regarde de plus près les données de l’étude, on trouve même qu’une consommation de 43 g d’alcool par jour diminue ce risque d’ACV de 41 % ! C’est énorme. Mais 43 g d’alcool, c’est combien en litre de bière ? 1,1 l par jour ! Vous pouvez reprendre tous mes calculs précédents et les multiplier par deux.

Pour terminer cet article, qui est déjà assez long (mais j’espère plutôt passionnant de bêtises), on va s’intéresser à la magnifique infographie du rapport.

Note: j’allais oublier de préciser que l’étude a été financée par des agences de presses italiennes qui regroupent, entre autres, un célèbre brasseur italien. Hum!

Ne buvez plus de vin rouge !

Kathryn nous fournit une remarquable infographie (disponible ici), dont voici les éléments suivants :

Si vous remplacer 2 grands verres de vin rouge (soit 500 ml) par deux bouteilles de bières LAGER (soit 660 ml) vous allez sauver 25 000 calories par an soit 3,2 kg. Le constat est plutôt énorme, mais comment est-elle arrivée à ces chiffres ?

Les bases du calcul :

1 bière Lager 33 cl à 4% = 112 calories
1 grand verre de vin rouge 25 cl à 12 % = 192 calories

Je ne vais même pas revenir sur ces chiffres, on les considère comme vrai (même si on trouve beaucoup de variation sur le net).

A raison de 3 sorties par semaine, vous comprenez logiquement que vous allez créer un gros déficit en calories si vous suivez les recommandations de Kathryn.

Mais est-ce pour autant réaliste ?

Quand vous allez rejoindre des amis dans un bar, il est plutôt normal de boire –au moins – 2 bières de 33 cl. Moi ça ne me choque pas.

Par contre, vous arrive-t-il de commander un demi-litre de vin rouge lorsque vous sortez avec vos amis ? A moins que vous ne soyez au restaurant, et là, faut les payer les bouteilles de pinard. Vous voyez où je veux en venir maintenant : la nutritionniste a choisi volontairement des quantités de vins irréalistes pour créer de toute pièce ce déficit en calories en faveur des bières.

Dans un bar, on peut commander une pression (25 cl), une pinte (50 cl) voire même un formidable (1 l) et un verre de vin ! Je n’ai personnellement jamais vu plusieurs offres au niveau des quantités. On demande un verre de vin, point.

Mais alors, combien de cl fait ce verre de vin ? De tout ce que l’on peut voir sur le net, on tourne entre 10 et 15 cl par verre. C’est, comment dire, la norme. Pourtant Mme O ‘Sullivan n’hésite à nous dire que 17,5 cl de vin rouge est la norme, alors que 12,5 cl est petit.

Si on raisonne maintenant en terme « d’unité d’alcool » on complique un peu l’affaire. On raisonne maintenant en fonction du degré d’alcool des boissons. Kathryn qui nous propose de remplacer 50 cl de vin rouge à 12 % par 66 cl de bière à 4 %, nous propose en fait de remplacer 6 unités d’alcools (les 50 cl de vin rouge) par 2,5 unités d’alcools représentés par les bières. Est-ce une comparaison honnête, sachant qu’elle mentionne d’elle-même les recommandations du gouvernement sur les quantités d’alcools qui stipule qu’un homme doit prendre entre 3 et 4 unités d’alcool.

On dépasse largement ces quantités avec le vin rouge.

Donc, pour résumer et conclure ce billet : si vous remplacer 2 verres de vin rouge STANDARD de 12,5 cl à 12 % par 2 bières Lager de 33 cl chacun à 4 %, vous allez créer un SURPLUS de 5 000 calories par an ! Soit un gain estimé de 650 g par an (selon les chiffres de Kathryn).

Conclusions générales

Merci à Valentin pour m’avoir fournis ce lien ô combien intéressant. Il faut en tirer des conclusions :

Une « étude » peut bénéficier de ce terme si elle a été publiée dans des journaux scientifiques avec comité de lecture.
Recherchez toujours les sources de financement et les commanditaires.
Lisez régulièrement les articles du blog, car on démonte ici les arguments fallacieux et la tromperie.
Ne croyez pas les journaux à scandale, ou à scoop qui relayent une information non vérifiée et possiblement fausse.
Et enfin, partagez outrageusement cet article pour faire un « contre buzz » à cette vilaine Kathryn qui fait de la propagande abusive.
Finalement, rien ne vous empêches (et moi compris) de savourer une bonne bière fraîche pour le plaisir du moment et par pour ses bienfaits –supposés – sur notre petit cœur !

Jérémy.

 Notes et références

Tucker, K.L., et al., Effects of beer, wine, and liquor intakes on bone mineral density in older men and women. The American Journal of Clinical Nutrition, 2009. 89(4): p. 1188-1196.
Thadhani R, C.C.A.J.S.M.J.C.G.C.W.W.C.R.E.B., PRospective study of moderate alcohol consumption and risk of hypertension in young women. Archives of Internal Medicine, 2002. 162(5): p. 569-574.
Joosten, M.M., et al., Changes in Alcohol Consumption and Subsequent Risk of Type 2 Diabetes in Men. Diabetes, 2011.60(1): p. 74-79.
Costanzo, S., et al., Wine, beer or spirit drinking in relation to fatal and non-fatal cardiovascular events: a meta-analysis.European Journal of Epidemiology, 2011. 26(11): p. 833-850.

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