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Les pièges du sans gluten

Devenez diabétique avec la mode « sans gluten »

 

Triste nouvelle pour les adeptes au « sans gluten », selon une étude récente vous avez 13% de risques en plus de devenir diabétiques ! Dans cet article nous allons décortiquer les résultats de cette étude, et vous allez découvrir qu’en réalité ce n’est pas une étude comme les autres… Pas encore publiée, avec de nombreux biais et une signifiance clinique plutôt faible, les médias se sont jetés un peu trop vite dans cette histoire de gluten et de diabète. Voilà un article pour mieux comprendre l’actualité scientifique et les rouages de la communication scientifique.

13 % de risque en plus d’être diabétique !

Selon plusieurs sources journalistiques françaises et anglo-saxonnes, une nouvelle étude aurait montré le danger de devenir diabétique à cause d’un régime sans gluten chez les personnes qui n’en auraient pas besoin (donc tous ceux qui ne sont pas atteints de la maladie coeliaque par exemple).

En France, Le Parisien titre « évincer le gluten augmenterait le risque de diabète de type 2 (DT2), selon une étude ». Des blogs anglo-saxons annoncent également la terrible nouvelle pour les adeptes de ce régime souvent qualifié de « mode » : il y aurait un lien positif entre l’exclusion du gluten et le risque de diabète. C’est en réalité la très grande American Heart Association (AHA) qui vient de propulser cette étude dans les étoiles médiatiques lors d’un congrès organisé aux États-Unis.

Selon les résultats de cette étude menée sur près de 200 000 personnes, regroupant 3 grandes cohortes de participants (NHS, HPFS et NHSII), les personnes qui consomment le moins de gluten tous les jours ont entre 7 et 19 % de risque en plus de devenir diabétiques comparativement aux personnes qui en consomment le plus (13 % en moyenne). Plus précisément, les auteurs indiquent que les personnes qui tendent à éviter le gluten évitent également des sources de fibres qui jouent un rôle dans la prévention du DT2.

Ces résultats viennent donc donner du grain à moudre pour l’ensemble des professionnels de santé et des industriels qui n’apprécient guère la popularisation de la mode « sans gluten », et pourraient permettre de freiner les ardeurs de certains.

Malheureusement, ces résultats et cette fameuse « étude » ont été relayés un peu vites, avec un poil de précipitation sans présenter l’origine de l’étude, le contexte, les conflits d’intérêts… et surtout la pertinence clinique et médicale de cette association.

Les problèmes de la fameuse « étude »

À l’origine, ces résultats ont été présentés par la célèbre équipe de l’école de santé publique d’Harvard, qui ne présente aucun conflit d’intérêts. C’est un point positif sur la crédibilité de l’étude. Toutefois, les résultats n’émanent pas d’une étude à proprement parler, mais bien d’une communication scientifique lors d’un congrès organisé à Portland dans l’Orégon début mars.

L’étude n’a pas encore été publiée

Autrement dit, l’étude n’a pas encore été publiée dans un journal international à comité de lecture. Pour être encore plus clair, ce procédé est classique en science : les chercheurs communiquent des résultats préliminaires lors de congrès internationaux pour montrer leur découverte, attirer l’attention, décrocher des contrats ou des bourses et valoriser le travail de leur laboratoire.

La plateforme de recherche médicale PubMed ne dispose toujours pas de la publication.

Ce point est fondamental puisque sans publication officielle, il nous est impossible de lire les détails méthodologiques de l’étude, le choix des variables des modèles utilisés (quand bien même cela est détaillé en partie dans le congrès), les biais possibles et les réelles conclusions des auteurs après un processus de relecture par les pairs (ou peer-review).

Toutefois, le résumé de ces travaux est disponible sur le site du congrès et nous apporte des informations préliminaires sur la qualité et la méthodologie de l’étude 1.

Il démontre une association, pas une causalité

C’est l’éternel combat entre les études scientifiques qui démontrent des associations et celles qui démontrent bien des liens de causalité. Or, cette communication scientifique démontre bien une association, pour le moment, et non un lien de causalité entre l’éviction du gluten et le risque de DT2.

C’est un point important à garder en mémoire, car cela implique que les études doivent être solides, et doivent impérativement être multipliées pour démontrer le plus fidèlement possible que cette association est solide, qu’elle perdure dans le temps, selon les populations, les pays, etc.

13 % de risque en plus, c’est cliniquement très faible

Les résultats de cette étude préliminaire semblent être significatifs, mais le risque relatif de 13 % est cliniquement faible. Selon l’Organisation Mondiale de la Santé, en 2008, 2,2 % de personnes mourraient dans le monde à cause d’un diabète sucré (ou DT2).

2,2 % représentent votre risque absolu de mourir d’un diabète. Si l’on prend très strictement les données de cette étude préliminaire, qui varient entre 7 et 19 % de risque en plus, si vous optez pour une diète sans gluten sans raison médicale, vous avez entre 2,34 % 2,62 % de risque de mourir d’un diabète sucré (comparativement à 2,2 %). Voilà de quoi calmer certaines ardeurs, il est impératif de se retourner le plus souvent au risque absolu, car les risques relatifs sont souvent impressionnants, à tort.

Des questionnaires alimentaires réalisés tous les 2 à 4 ans

En voilà une critique qu’elle est facile et pourtant importante à rappeler. Pour obtenir les résultats de nos chercheurs de l’équipe de Harvard, les participants devaient reporter leur habitude alimentaire à travers des questionnaires à retourner tous les 2 à 4 ans.

Autrement dit, tous les 2 ans, vous devez être capable de vous souvenir de tout ce que vous avez mangé pour en tirer des moyennes et des conclusions sur les risques ou non de vos habitudes alimentaires. Bien que ces questionnaires soient en partie validés, ils sont critiquables.

Critiquables, car d’une part nous avons tendance à oublier au-delà d’un certain temps (je vous mets au défi de me dire avec exactitude ce que vous avez mangé durant le mois de novembre 2016), et d’autre part nous avons tendance à augmenter artificiellement notre consommation d’aliments avec des auras bénéfiques, et diminuer ceux avec des auras négatives.

Des résultats pour le moment cantonnés aux américains

Les 3 grandes cohortes analysées sont exclusivement présentent aux États-Unis. Ce point pose la question de la pertinence de ces résultats dans d’autres populations, d’autres pays où les habitudes alimentaires peuvent diverger, les alternatives peuvent changer et donc les résultats et les conséquences sur la santé peuvent être différents.

Les auteurs estiment dans cette étude préliminaire que les personnes qui consomment le moins de gluten compenseraient avec des aliments sans gluten pauvre en fibre. Autrement dit : le remède sans gluten serait pire que le pain et la farine blanche !

Mais qu’en est-il en France, en Suède, au Portugal ou en Espagne ? Est-ce que toutes les personnes qui évitent le gluten se jettent sur les pires produits sans gluten ? Ou bien ces personnes-là compensent le déficit alimentaire et calorique par des fruits, des légumes, des légumineuses qui apportent énormément de fibres favorables à la gestion du diabète de type 2 ? L’étude ne permet pas de répondre à cette question.

L’AHA aux États-Unis recommande de manger beaucoup de céréales

Dernier point concernant le contexte de cette histoire. L’association américaine AHA responsable de l’organisation du congrès et qui vient de populariser fortement les résultats de cette étude est très favorable à la consommation de… gluten.

D’après son site internet officiel, une alimentation saine doit impérativement être composée d’au moins 3 à 6 portions de céréales (complètes ou non) par jour. La position de l’association est donc clairement favorable à la consommation de pain, de farine ou tout produit céréalier qui contiennent du gluten, les résultats de cette étude préliminaire vont donc parfaitement dans le sens de l’association, du coup, on partage, et on évite de parler des biais d’une étude pas encore publiée.

L’association AHA est principalement financée par des laboratoires pharmaceutiques (voir ici la liste vertigineuse des labos, qui ont donné près de 30 millions de dollars en 2015-2016), mais nous trouvons quand même la fondation Monsanto, de la célèbre société qui commercialise des céréales, qui aurait donné plus de 3,9 millions de dollars à l’AHA au cours des 5 dernières années (page 31 du rapport annuel 2015-2016).

Les pièges du sans gluten

Dans l’attente de la publication officielle de l’étude, impossible de tirer plus que conclusion que ça, surtout à la lumière des biais méthodologiques et du risque relatif faible mis en avant dans les résultats.

Mais quand même, cet effet d’annonce met une chose en lumière : les alternatives au sans gluten estampillé à juste titre « sans gluten » ne sont pas forcément de bonnes alternatives. On pourrait presque être catégorique, ce sont de bien mauvaises alternatives, et ça, tous les professionnels de santé, naturopathes ou blogueur en nutrition le savent… et le disent.

Les galettes de riz soufflé sont des horreurs nutritionnelles, mais sans gluten. Alors voilà une bien belle erreur que peuvent faire de nombreuses personnes qui arrêtent le pain et les céréales : se jeter sur des produits industriels pires encore, avec peu de fibres, des index glycémiques élevés et remplis de calories vides.

Si vous décidez de supprimer le gluten de votre alimentaire vous allez obligatoirement accuser d’un déficit calorique que vous devrez en toute logique et bon sens compenser par des… Végétaux ! Oui, des fruits et des légumes, avec des légumineuses aussi. C’est juste du bon sens, mais qu’il est parfois difficile a appliqué. He oui, ce n’est pas si facile que ça de remplacer une bonne tartine pain beurre-confiture avec des choux ou des haricots. Il y a des habitudes à prendre, comme manger un fruit entier avec un peu de confiture, un avocat, une banane et jus de fruits pressés, sans forcément passer par la case « galettes de riz », « galette de maïs », « galette de machin-truc sans gluten ».

Alors oui, il y a de véritables questions scientifiques et médicales derrière la consommation de gluten, et plus globalement de blé hautement transformé, sur notre santé. Il y a de gros doutes qui planent au-dessus d’une consommation excessive de produits céréaliers, dont tous les nutriments et les vitamines peuvent se retrouver ailleurs.

Références

1. Associations of Gluten Intake With Type 2 Diabetes Risk and Weight Gain in Three Large Prospective Cohort Studies of US Men and Women. Geng Zong, Harvard T.H. Chan Sch of Public Health, Boston, MA; Benjamin Lebwohl, Celiac Disease Ctr, Dept of Med, Columbia Univ Coll of Physicians and Surgeons, New York, NY; Frank Hu, Laura Sampson, Lauren Dougherty, Walter Willett, Andrew Chan, Qi Sun, Harvard T.H. Chan Sch of Public Health, Boston, MA

Santé du Monde