Le 2 février 2026, la répression des fraudes a publié le compte de ce qu’elle avait trouvé : 147 établissements contrôlés, un peu plus de 200 dossiers examinés, 26 opérateurs capables de sortir un dossier complet ou presque, et 26 autres qui n’en avaient aucun. Entre les deux, la majorité, avec des dossiers incomplets, incohérents, pas à jour, parfois montés après que le produit était déjà en vente.
Ce dossier, c’est ce qui tient la phrase imprimée sur ton flacon. Si tu croyais qu’un organisme la lit avant qu’elle parte en rayon, la réponse est non. Aucun cosmétique ne reçoit d’autorisation préalable, ni en France ni ailleurs en Europe. Les règles existent et elles sont écrites noir sur blanc. Simplement, le contrôle passe après, et pas chez tout le monde.
Aucun cosmétique n’est autorisé avant d’être mis en vente
Le règlement européen qui organise tout ça date du 30 novembre 2009. Il désigne une personne responsable du produit : le fabricant quand la fabrication a lieu dans l’Union européenne, l’importateur quand elle a lieu ailleurs. Cette personne monte un dossier d’information produit et le tient à disposition des autorités de contrôle.
Dedans : la composition, le procédé de fabrication, la justification des effets revendiqués, l’évaluation de la sécurité. Ce qui n’existe pas, c’est le dépôt. Personne ne délivre de visa, et il n’y a aucun numéro d’agrément à imprimer sur la boîte. Le classeur reste chez le fabricant, et il ne sort que si un enquêteur vient le demander.
| Ce que le dossier doit porter | Ce que le contrôle y a trouvé |
|---|---|
| Un dossier prêt avant la vente | Des dossiers montés après, ou jamais |
| La preuve de chaque effet annoncé | Absente ou insuffisante, souvent |
| Le rapport de sécurité du produit | Absent ou incomplet dans près d’une société sur deux |
Je ne fabrique pas de cosmétique, je fournis. La savonnerie qui travaille à onze kilomètres de mes parcelles m’achète des hydrolats et des macérats depuis 2016, et chaque année elle me redemande les mêmes papiers : mes analyses de laboratoire, mes certificats, la date de distillation du lot. Ces feuilles-là partent dans son dossier à elle. Je vois donc le bas de la chaîne. Ce qu’elle écrit ensuite sur son savon, c’est son métier, et la responsabilité va avec.
Ce que j’ai appris en jetant trois cents étiquettes
En 2012, j’avais fait imprimer trois cents étiquettes portant « apaise les douleurs articulaires ». Un contrôleur est passé sur le marché de Nyons. Il ne m’a pas verbalisé, il m’a expliqué : cette phrase-là fait d’un produit un médicament, et je ne vendais pas de médicament. J’ai tout jeté le soir même. J’en ai gardé une, punaisée au-dessus du bureau.
Ce que j’ai compris ce jour-là tient en une ligne. C’est celui qui écrit la phrase qui doit pouvoir la soutenir, et personne ne passe le lui dire avant l’impression.
« Régénérante » justifiée par Wikipédia, et autres pièces de dossier
Dans beaucoup de dossiers examinés, la justification des effets annoncés manquait ou ne tenait pas debout. Un opérateur appuyait son allégation « régénérante » sur des références bibliographiques tirées d’un site de vente en ligne et de Wikipédia. Un autre, qui fabrique à la demande, avait un dossier réduit à la composition, à deux phrases invérifiables, « convient à tous les types de poils » et « mon shampoing offre une hydratation supplémentaire », et à des essais réalisés sur lui-même et sur ses proches.
La pièce maîtresse, c’est le rapport sur la sécurité du produit : caractéristiques physico-chimiques, microbiologie, tests de stabilité, profil toxicologique des substances, conclusions de l’évaluateur. Absent ou incomplet dans près de la moitié des sociétés contrôlées. L’une d’elles avait mis ses produits en vente sans avoir lu ce rapport, rédigé en anglais, qui donnait un avis négatif.
Le reste est pire, parce que le papier existait. Une société faisait sa publicité sur Instagram et TikTok avec la mention « peaux sensibles » alors que son propre évaluateur avait signalé l’absence de test permettant de la justifier. Une autre écrivait « appliquer la crème matin et soir » et « convient à toute la famille, hors nourrisson, femmes enceintes ou allaitantes », quand l’évaluateur, lui, avait demandé que figurent sur l’étiquette « usage réservé à l’adulte », « ne pas appliquer sur une peau lésée ou irritée » et « appliquer une fois par jour ». Le rapport disait autre chose. L’étiquette est partie quand même.
Une phrase exagérée n’a rien à prouver, une phrase précise si
Un second texte, du 10 juillet 2013, fixe les critères communs auxquels une allégation doit répondre. Il exige des éléments probants adéquats et vérifiables, à un niveau de preuve qui correspond au type d’allégation. Il pose aussi une exception : les mentions clairement exagérées, celles qu’un utilisateur moyen n’est pas censé prendre au pied de la lettre, et les mentions abstraites n’ont pas à être étayées.
« Jeunesse éternelle » n’engage donc rien, parce que personne n’est supposé y croire. « Convient aux peaux sensibles » engage, parce que c’est vérifiable. « Régénérant » aussi. Ça marche à l’envers de ce qu’on imagine devant un rayon : plus la promesse est grosse, moins il y a de papier derrière. Ce qui oblige quelqu’un à ouvrir un classeur, c’est le précis.
Ce que ça ne change pas pour ce que tu as déjà dans ta salle de bain
L’enquête ne dit rien du rayon dans son ensemble. Elle visait des entreprises récentes, à 90 % de très petites entreprises, choisies parce qu’elles arrivaient dans le secteur et qu’elles risquaient donc davantage de mal connaître la règle. C’est un ciblage, pas un échantillon.
Le droit n’a pas bougé non plus. Les deux règlements sont les mêmes le 3 février qu’ils l’étaient le 1er, et rien de ce que tu as chez toi ne change de statut. Il n’y a rien à jeter.
Tu ne peux pas non plus réclamer le dossier : il est tenu à disposition des autorités de contrôle, pas des clients. Ce qui te reste est plus modeste et se fait en dix secondes. Lis les précautions avant la promesse. Un produit qui annonce « toute la famille » et qui porte, quatre lignes plus bas, « ne pas appliquer sur une peau lésée », te dit deux choses différentes, et celle du bas vient de l’évaluateur. Si ta peau réagit à tout, savoir de quel type elle est te servira plus que la mention imprimée sur le carton.
Une chose a bougé, et pas pour toi : 60 établissements ont fait l’objet de mesures de police administrative ou de procédures pénales, 56 autres d’un avertissement écrit, et 3 sociétés qui n’avaient ni présenté leur dossier ni répondu aux convocations ont vu leurs sites et leurs comptes de réseaux sociaux bloqués par réquisition numérique. Les mêmes contrôles ont été reconduits en 2025, cette fois chez les prestataires qui préparent ces dossiers pour le compte des autres.