Vient de paraître Les aliments qui donnent des gaz : la liste est courte

Nutrition et alimentation

Les aliments qui donnent des gaz : la liste est courte

Quatre familles de sucres expliquent presque tous les gaz, et le trempage seul n'en retire que 10 %. Ce qui marche vraiment, casserole en main.

Par Nathalie Delcourt Publié le 27 août 2026 6 min de lecture

Lentilles vertes en train de tremper dans un saladier d'eau froide, sur un plan de travail

Tu vas me dire que chez toi c’est tout qui ballonne, et que la liste des aliments qui donnent des gaz n’en finit pas. Elle est pourtant courte : quatre familles de sucres expliquent presque tout, et une bonne partie se règle dans la casserole, avant même d’arriver dans l’assiette.

Ces sucres-là traversent l’intestin grêle sans être coupés. Ils arrivent entiers dans le côlon, où des milliards de bactéries les mangent à ta place. Le gaz, c’est le déchet de ce repas. Une fermentation, comme dans un bocal, sauf qu’elle se passe dans ton ventre : il n’y a rien à soigner là-dedans.

Ton corps n’a pas l’enzyme, tes bactéries l’ont

Prends une lentille. Elle porte trois sucres au nom bizarre, le raffinose, le stachyose et le verbascose. Pour les couper, il faut une enzyme, l’alpha-galactosidase. Nous n’en fabriquons pas. Aucune, nulle part dans le tube digestif. Les lentilles descendent donc intactes jusqu’au côlon, et là les bactéries s’en occupent : elles ont l’enzyme que nous n’avons pas.

Le résultat sort en hydrogène, en gaz carbonique et parfois en méthane. Le Manuel MSD, édition professionnelle, chiffre à environ 75 % la part des gaz produite par cette fermentation ; le reste est de l’air avalé en mangeant. Dix à vingt émissions par jour, c’est la fourchette normale d’un adulte. Note-les une journée si tu veux savoir où tu te situes, la plupart des gens surestiment.

Trois autres familles marchent sur le même principe. Le lactose demande une lactase, et cette enzyme baisse chez beaucoup d’adultes après l’enfance : en France, les estimations vont de 10 à 30 % de la population. Le fructose passe par un transporteur qui sature, et le surplus continue sa route. Les polyols, ces édulcorants en -ol des bonbons et chewing-gums sans sucre, ne sont presque pas absorbés. Le règlement européen 1169/2011 oblige d’ailleurs à écrire « une consommation excessive peut avoir des effets laxatifs » dès qu’un produit en contient plus de 10 %. Cette phrase minuscule sur le paquet n’est pas là pour décorer.

La familleOù elle estCe qui la désamorce
Oligosaccharides : raffinose, stachyose, fructaneslégumes secs, chou, blé, oignon, ail, poireautrempage avec eau changée, puis cuisson longue
Lactoselait, crème, fromages fraisfromages affinés, yaourt, lait délactosé
Fructosepomme, poire, miel, sirop de glucose-fructoseportion plus petite, fruit cuit
Polyolsprune, cerise, produits sans sucrela mention laxative sur l’étiquette

Le ventre qui gonfle n’est pas un ventre plein de gaz

Je me suis trompée là-dessus pendant vingt ans. On imagine une chaîne simple : ça fermente, ça pousse, ça sort, ça soulage. L’idée est confortable, elle est fausse.

Chez les personnes qui se plaignent de ballonnements, la production de gaz mesurée est le plus souvent normale. Ce qui change, c’est ce que le corps en fait. Normalement, quand le volume monte dans l’abdomen, le diaphragme se relâche et la sangle abdominale se contracte : le contenu se répartit, la taille bouge à peine. Chez certains, la coordination s’inverse. La sangle lâche, le diaphragme pousse vers le bas, et le ventre part en avant. Les gastro-entérologues appellent ça une dyssynergie abdomino-phrénique, et c’est décrit dans le texte du POST’U 2020 sur le ballonnement.

Si tes gaz te gênent, la cuisine peut faire quelque chose. Si c’est ton ventre qui gonfle, se durcit, te fait mal ou t’a changé de silhouette depuis quelques mois, c’est ton médecin, pas ta casserole.

Le trempage seul ne sert presque à rien

Ça, c’est mon terrain, et c’est là que je vois passer le plus de conseils vagues. « Faites tremper vos légumes secs. » Oui. Mais tremper sans jeter l’eau ne retire quasiment rien.

Sur des haricots pinto, Song et Chang ont mesuré en 2006 une baisse de 9,8 % de ces oligosaccharides après trempage seul. Le même trempage suivi de 90 minutes d’ébullition : 57,6 %. Mulimani avait montré en 1997 que sur du soja trempé seize heures, jeter l’eau toutes les quatre heures faisait tomber le raffinose de 80 %, quand la même durée sans changer l’eau ne donnait rien de mesurable. La logique est bête comme chou : les sucres sortent dans l’eau, et si tu laisses l’eau ils reviennent.

Trempage seul 90 %

Trempage, puis 90 minutes d'ébullition 42 %

Ce qui reste de ces sucres dans un haricot pinto, mesuré par Song et Chang en 2006.

Sur le niébé, Ibrahim a comparé en 2002 la cuisson ordinaire et l’autocuiseur. Quarante-cinq minutes à l’eau bouillante n’ajoutaient rien ; vingt minutes à 120 °C faisaient passer la perte de stachyose de 59,8 à 66,1 %. Ma Cocotte-Minute de 1998 fait donc mieux que ma marmite, et je ne l’avais jamais su.

Ce que je fais chez moi, pour 200 grammes de lentilles vertes, dans les 0,80 € pour quatre : rincer, couvrir de trois centimètres d’eau froide, laisser une nuit, changer l’eau une fois avant de dormir et une fois au lever. Puis jeter l’eau, repartir à l’eau claire, vingt-cinq minutes, et saler à la fin seulement. Pour les pois chiches et les haricots secs, c’est douze heures et deux changements d’eau, même méthode. La conserve fait une partie du travail toute seule, puisque les sucres sont passés dans la saumure : tu la rinces sous le robinet trente secondes et c’est fait. Elle coûte environ trois fois le prix du sec au kilo une fois cuit, ce qui est cher payé pour une nuit d’attente qui ne demande aucun travail.

Pourquoi ton voisin mange des lentilles sans rien sentir

Ce qui déplace la réponse n’est pas dans l’aliment.

Une flore qui reçoit des légumes secs deux fois par semaine ne réagit pas comme une flore qui en voit une fois par an. C’est pour ça que je conseille toujours de commencer petit et régulier plutôt que gros et rare : une cuillère à soupe dans une salade, deux fois par semaine, pendant un mois. Teste, tu verras bien.

Reste la quantité : les mêmes lentilles à 60 grammes ou à 250 grammes ne racontent pas la même histoire. La vitesse à laquelle tu manges compte aussi, par l’air que tu avales avec. Cet air-là ne fermente pas, il occupe quand même le volume.

Ce qu’aucun test ne dira à ta place

Il n’existe pas d’examen qui désigne le coupable et te dise « c’est le fructane du poireau ». La méthode reste l’essai : on retire, on regarde, on réintroduit un aliment à la fois. Les chiffres de trempage viennent d’expériences de laboratoire, sur des variétés précises, et ta cocotte n’est pas leur autoclave. Prends-les comme un ordre de grandeur.

Un régime d’éviction sérieux ne s’improvise pas seul devant une liste trouvée en ligne : il se cale avec un médecin et une diététicienne, sur quelques semaines, avec une réintroduction organisée. Moi, je te dis ce qu’il y a dans la casserole et combien de temps ça cuit.

Ce que tu lis ici décrit des mécanismes et des gestes du quotidien. Rien n'y remplace un médecin, et un symptôme qui dure ou qui revient se montre plutôt qu'il ne se cherche en ligne.

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