Pendant six ans, j’ai dit à des gens qui pleuraient en fin de relaxation que ça allait leur faire du bien, que le corps évacuait. Je l’ai répété des dizaines de fois, avec l’aplomb de quelqu’un qui recopie ce qu’il a entendu ailleurs. C’est faux sur le point qui compte, et la personne qui pleure devant toi le sait avant moi : dans la minute qui suit, on se sent plus mal, pas mieux.
On pleure d’émotion parce que le cerveau émotionnel commande la glande lacrymale par un nerf du système parasympathique, celui-là même qui fait saliver. La larme qui déborde est d’abord un signal envoyé aux autres, avant d’être quoi que ce soit pour toi. Le mieux-être existe, il a été mesuré en laboratoire, et il arrive environ quatre-vingt-dix minutes plus tard.
Passe le bout de l’index au coin interne de ton œil, contre le nez. Ce petit creux, c’est par là que la larme repart, et c’est pour ça que ton nez coule quand tu pleures. On me demande ce chemin assez souvent : quelqu’un pleure pendant le dernier quart d’heure d’un cours, se relève gêné, et vient poser la question à la fin.
Trois larmes, et elles ne sortent pas des mêmes glandes
Ton œil porte en permanence un film de trois micromètres d’épaisseur, trois millièmes de millimètre, que tu ne sens jamais et qui s’étale à chaque clignement.
| Larme | Sa glande | Son déclencheur |
|---|---|---|
| Basale | accessoires de Krause et Wolfring | aucun, elle coule en continu |
| Réflexe | principale | oignon, vent, poussière |
| D’émotion | principale | le cerveau |
Presque tout ce qu’on lit sur le sujet dit que ces trois larmes sortent des mêmes glandes. C’est inexact. L’entretien continu vient de petites glandes accessoires logées dans la paupière, celles de Krause et de Wolfring. La grosse glande, dite principale, calée en haut et en dehors de l’orbite, ne démarre que sur commande : un oignon, du vent, une poussière, ou une émotion. Elle a deux patrons, et c’est le second qui nous occupe.
Ce qui se passe dans ta tête avant que la larme déborde
Le trajet est court et il est cartographié. Une émotion forte allume un réseau qui va de l’amygdale au cortex cingulaire antérieur, en passant par la substance grise périaqueducale, une structure du tronc cérébral qui commande les cris de détresse chez tous les mammifères testés. De là part l’ordre : un relais dans le pont, le nerf grand pétreux, un ganglion logé derrière la racine du nez, et la glande produit.
Elle ne coule pas pour autant. Elle déborde quand la production dépasse ce que l’évacuation encaisse : deux orifices minuscules au coin des paupières, un petit sac, un canal qui descend dans le nez. Tant que le débit passe, tu as les yeux qui brillent et rien de plus.
Pourquoi nous sommes les seuls, personne ne le sait. Tous les mammifères fabriquent des larmes, aucun autre n’en verse sous le coup d’une émotion. La synthèse de référence sur la neurobiologie des pleurs, parue en 2019, conclut que l’étude de ces circuits chez l’humain en est à ses débuts.
Non, les larmes n’évacuent pas les hormones du stress
Cette idée a une date et un auteur. En 1981, le biochimiste américain William Frey compare des larmes d’émotion à des larmes d’oignon et trouve dans les premières un quart de protéines en plus, avec de l’ACTH, de la prolactine et de la leucine-enképhaline, un antidouleur fabriqué par le corps. Sa mesure tient toujours. C’est l’histoire bâtie dessus qui s’est effondrée.
Personne n’a reproduit ce résultat depuis, y compris l’équipe néerlandaise qui travaille le plus sur le sujet. En 1997, elle a bien mesuré une baisse du cortisol salivaire chez des femmes qui avaient beaucoup pleuré, et elle écrit elle-même que les larmes n’en sont probablement pas la cause. L’argument qui m’a fait lâcher ma phrase : de jeunes macaques séparés de leur mère montrent la même chute de cortisol, sans verser une seule larme d’émotion.
Il y a aussi la question du volume. Un gros chagrin pèse quelques dixièmes de millilitre, dont une part repart par le nez et se réabsorbe.
Le soulagement arrive, mais une heure et demie plus tard
En 2015, une équipe de l’université de Tilburg a fait regarder un film triste à soixante personnes, dont vingt-huit ont vraiment pleuré, et a mesuré leur humeur quatre fois.
Juste après le filmpire
À 20 minuteségal
À 90 minutesmieux
Par rapport à avant le film.
Les trente-deux autres, ceux qui n’avaient pas pleuré, n’ont rien vu bouger. Le corps, lui, décroche plus vite : deux à trois minutes après les sanglots, la respiration ralentit et les marqueurs de l’apaisement apparaissent. Chez les personnes en dépression, ce basculement manque, et c’est peut-être pour ça que pleurer ne les soulage pas.
Depuis, je ne dis plus que ça fait du bien, et je ne pose aucune question dans les deux minutes qui suivent. Le mieux n’est pas encore arrivé, et demander « ça va ? » trop tôt oblige quelqu’un à répondre non devant douze personnes.
Pourquoi ça soulage l’une et pas l’autre
Qui se trouve dans la pièce compte énormément. Une personne qui soutient sans commenter, et l’humeur remonte. Un groupe, et la honte prend le dessus : le bénéfice disparaît. Ça se règle en changeant de pièce, pas en se retenant.
Le déclencheur pèse autant. Quand la situation peut encore se régler, une dispute par exemple, le soulagement suit assez souvent. Quand plus rien ne peut l’être, un deuil, il ne vient pas, et pleurer ne le fera pas venir.
Vient enfin l’explication qu’on lit partout : les hormones, qui feraient pleurer les femmes plus que les hommes. Une enquête publiée en 2019 auprès de 893 personnes dans cinq pays donne 4,6 épisodes par mois chez les femmes contre 1,49 chez les hommes. Sauf que l’écart se creuse en Europe occidentale et se resserre ailleurs, parfois jusqu’à disparaître. Une hormone ne change pas de comportement en franchissant une frontière. Ce qui varie, ce sont les rôles distribués aux uns et aux autres.
Un dernier résultat, de décembre 2023 : renifler des larmes humaines, sans percevoir la moindre odeur, a fait chuter de 43,7 % l’agressivité mesurée chez des hommes en laboratoire. Une seule étude, un protocole étroit, et je la donne pour ce qu’elle est. Elle pointe où pointe tout le reste : la larme s’adresse d’abord à ceux qui la voient.
Quand ça se dit à ton médecin
Pleurer presque tous les jours sans savoir pourquoi, avec le sommeil ou l’appétit qui se détraquent et l’envie de faire des choses qui s’en va, ce n’est plus une question de fatigue. L’assurance maladie retient cinq signes sur neuf, installés depuis au moins deux semaines, et ce n’est pas à une professeure de yoga d’y répondre. C’est ton médecin traitant, et le rendez-vous se prend cette semaine.
Pleurer devant un film, à un enterrement ou au bout d’une semaine qui t’a essorée, en revanche, ça ne se corrige pas et ça ne se travaille pas. Tu peux juste savoir ce qui vient après, et t’accorder l’heure et demie.