Assieds-toi comme tu es, pose une main à plat sous les côtes, souffle six fois en laissant l’expiration durer deux fois plus longtemps que l’inspiration. Une minute, montre en main. Chez la plupart des gens qui poussent la porte de mon cours à 20 h, ça ne redescend jamais avant le lit. Et voilà déjà un bout de la réponse : deux personnes qui n’ont pas envie au même moment, c’est la situation ordinaire d’un couple qui dure.
Tu n’es pas la seule à poser la question. Elle revient à chaque session de l’atelier que je coanime avec Hélène Bourgeois, conseillère conjugale, toujours vers la sixième séance, quand la salle s’est assez détendue pour qu’on ose. Ce qui use un couple, ce sont les dix-huit mois où personne ne nomme l’écart. Et parler de sexualité avec son partenaire ne se fait ni au lit, ni dans les deux heures qui suivent un rapport : ça se fait en marchant, côte à côte, sur une phrase qui commence par « je ».
Deux envies qui ne partent pas du même signal
Chez certaines personnes, l’envie arrive toute seule. Rien ne l’a déclenchée, elle est là, elle précède le geste. Les travaux appellent ça le désir spontané, et c’est celui que tout le monde a en tête en disant « avoir envie ».
Chez d’autres, elle ne démarre pas avant. Elle démarre pendant. Il faut un contact qui ne demande rien, dix ou vingt minutes où il ne se passe rien d’autre, la peau qui se réchauffe, et l’envie arrive après, en réponse. C’est le désir réactif, décrit en 2000 par Rosemary Basson, médecin canadienne, qui a dessiné la réponse sexuelle en cercle là où les schémas précédents la mettaient en ligne droite, le désir en tête de file.
Désir spontanél'enviele contactl'excitation
Désir réactifle contactl'excitationl'envie
Je ne suis pas sexologue, je rapporte ce modèle. Ce que j’en vois dans une salle, en revanche : des femmes qui se croyaient éteintes depuis quatre ans comprennent qu’elles attendaient un signal qui ne vient pas chez elles.
Attendre d’avoir envie en même temps revient donc à attendre que deux désirs spontanés tombent la même heure du même soir. Dans un couple où l’un fonctionne au réactif, ça n’arrivera pas. L’envie ne manque pourtant pas : elle arrive après le contact au lieu d’arriver avant.
Ce qui creuse l’écart, et dans quel sens
Presque tout ce qui creuse l’écart n’a rien à voir avec le couple. Une nuit coupée deux fois pèse plus qu’une dispute. Chez moi, six ans durant, ce n’était même pas une histoire d’envie : Yann est régisseur son au théâtre, il rentre à minuit passé, je me lève à 6 h 45. Un décalage d’horaires, et on a mis un temps ridicule à l’appeler par son nom.
| Ce qui bouge | Effet sur l’envie |
|---|---|
| nuits hachées | l’éteint, en premier |
| horaires décalés | supprime l’occasion |
| gêne, sécheresse | fait fuir le contact |
| cycle, périménopause | la déplace dans le mois |
| traitement récent | à dire au médecin |
Le sommeil arrive en tête, loin devant.
Ce que le silence fabrique en quelques mois
Celui qui a le moins envie commence par retirer les gestes qui n’ont rien à voir : la main sur l’épaule en passant, le baiser du matin, s’endormir collés. Il les retire pour ne pas lancer une attente qu’il devra décevoir dans une heure.
L’autre lit ce retrait comme un refus complet. Il demande moins, mais il demande plus mal. Et le désir réactif, qui avait besoin d’un contact sans suite pour se mettre en route, n’a plus rien sur quoi démarrer.
Quelques mois suffisent. Chacun protège l’autre, et à eux deux ils suppriment ce qui aurait servi.
« Les hommes en ont plus besoin » : l’idée a reculé
L’enquête Contexte des sexualités en France, menée par l’Inserm et l’ANRS-MIE et publiée le 13 novembre 2024, note que l’idée d’un besoin sexuel plus fort chez les hommes « par nature », majoritaire dans les réponses de 2006, ne l’est plus en 2023.
La même enquête donne le chiffre que je retiens : en 2023, 43,7 % des femmes et 23,4 % des hommes de 18 à 69 ans déclarent avoir souvent ou parfois accepté un rapport pour faire plaisir à leur partenaire sans en avoir vraiment envie. Chez les femmes, elles étaient 50,9 % en 2006. Je cite celui-là plutôt qu’une moyenne de rapports par mois : une moyenne fabrique une norme, et une norme fait du mal à quelqu’un dans chaque salle où on la prononce. Celui-ci dit que céder en silence reste la façon la plus répandue de traiter un décalage, et qu’elle recule.
Par quelles phrases parler de sexualité avec son partenaire
Trois choses se décident avant les mots. Le lieu : pas la chambre, jamais, mais la voiture, la marche, l’épluchage des légumes, partout où l’on se tient côte à côte plutôt qu’en face. Le moment, loin de tout rapport. Et la durée, annoncée : vingt minutes, pas une soirée.
| Ce qui ferme | Ce qui ouvre |
|---|---|
| « On ne fait plus jamais l’amour » | « Tu me manques, et je ne sais pas le dire » |
| « Tu n’as jamais envie » | « J’ai peur de te peser, alors je recule » |
| « Qu’est-ce qui ne va pas chez toi ? » | « À quel moment ça te viendrait plus facilement ? » |
| « Tu me repousses toujours » | « Là, j’aimerais qu’on reste comme ça, sans suite » |
Nommer qu’un geste n’appelle pas de suite rend la tendresse possible à nouveau, et c’est elle qui manquait. Demander plutôt que deviner vaut dans les deux sens : personne ne lit l’envie de quelqu’un d’autre sur son visage, et les malentendus se logent tous là.
Garde pour la fin la question dont tu redoutes la réponse, quand vous avez déjà parlé quinze minutes et que la conversation ne peut plus se résumer à elle.
Au sixième atelier de 2022, une femme de 61 ans a dit devant onze inconnues une phrase qu’elle n’avait jamais dite à son mari en trente ans. Elle la lui a dite deux semaines après. La phrase était là depuis trente ans, il lui manquait un endroit.
Où ça s’arrête, et où je passe la main
Une douleur pendant les rapports ne se travaille pas au souffle et ne se règle pas par une conversation. Ça, c’est ton médecin, ta sage-femme ou une kinésithérapeute formée au périnée, et vite, parce qu’un corps qui a mal apprend à se fermer. Une envie éteinte d’un coup, ou dans les semaines qui ont suivi un nouveau traitement : médecin aussi, avec la date exacte. Et si la conversation finit en reproches à chaque fois, c’est le métier d’un conseiller conjugal, pas le mien.
Le désir réactif, lui, a surtout été décrit chez des femmes, dans des travaux cliniques aux effectifs modestes, et personne ne sait quelle proportion de gens fonctionne comme ça. Prends-le comme une hypothèse à essayer trois semaines, pas comme une case où te ranger. Sur moi, elle décrivait quelque chose de vrai. Ça ne marche pas sur tout le monde.