150 kilocalories à l’heure. C’est le débit auquel ton estomac lâche ce que tu viens d’avaler, et il ne bouge presque pas d’un repas à l’autre.
Un repas ordinaire met donc deux à quatre heures à en sortir. La suite du trajet ne se compte plus en heures : entre la première bouchée et le moment où il n’en reste rien, il se passe un à trois jours. Une grosse assiette de légumes vapeur s’évacue plus vite qu’une petite part de gratin, et le poids n’y est pour rien.
La digestion se règle au débit de calories
Philippe Ducrotté, gastro-entérologue au CHU de Rouen, écrit que le contenu calorique du repas règle directement son évacuation, de façon à tenir un débit proche de 150 kilocalories par heure. Pose la division, et l’assiette de ce soir devient une durée.
Une grosse assiette de soupe de légumes, 250 kilocalories : une heure quarante. Une raclette avec ses pommes de terre et sa charcuterie, autour de 900 : six heures. Les deux pèsent à peu près pareil sur la balance. La seconde reste quatre fois plus longtemps.
Le gras a son frein à lui. Quand les lipides atteignent la fin de l’intestin grêle, une hormone appelée peptide YY remonte l’information et ralentit encore la sortie de l’estomac. Les spécialistes appellent ça le frein iléal. D’où la friture qui reste en travers alors qu’un plat de pâtes du même poids est déjà parti.
Les vingt premières minutes, il ne sort rien
Avant d’évacuer quoi que ce soit, l’estomac broie. Les contractions de sa partie basse réduisent les solides en morceaux de moins de trois millimètres, parce que rien de plus gros ne franchit le pylore, la vanne de sortie. Pendant ce temps, il ne part quasiment rien : c’est la phase de latence, vingt à trente minutes.
Les liquides ne l’attendent pas. Un verre d’eau commence à filer tout de suite, et il en reste la moitié au bout de vingt-cinq minutes. Il n’y a rien à broyer.
Et là, je suis sur mon terrain, parce que la texture, je la fabrique tous les jours. Un potage passé au mixeur arrive déjà réduit : il saute l’étape du broyage. Une purée aussi. Une assiette de haricots verts entiers, non. Ça ne change rien à ce que les trois apportent, ça déplace le moment où l’estomac se libère. C’est pour ça qu’une soupe du soir nourrit sans caler. Ma mère a 81 ans, elle dîne d’un potage et d’un yaourt, et elle a faim à 22 h.
D’où sort le chiffre de quatre heures
Quand on demande combien de temps dure la digestion, c’est ce chiffre-là qui tombe. Il ne sort pas d’une moyenne. C’est un seuil d’examen. Les recommandations françaises de scintigraphie de vidange gastrique, dans leur version publiée en 2022, fixent la limite du normal à moins de 60 % du repas encore présent à deux heures et moins de 10 % à quatre heures. Au-delà, on parle de vidange retardée, et c’est un médecin qui le dit.
Le repas servi aux volontaires qui ont établi ces valeurs, le voici : 120 grammes de blancs d’œufs, deux tranches de pain de mie grillées, 30 grammes de confiture de fraises, un verre d’eau. 255 kilocalories, presque pas de gras. Aucun déjeuner ne ressemble à ça. Les quatre heures que tu lis partout viennent de là, et elles ne disent rien du couscous de dimanche.
Après l’estomac, la digestion se compte en jours
L’intestin grêle prend quelques heures de plus. Le côlon, lui, prend ce qu’il veut, et c’est là que la fourchette éclate. La Société nationale française de colo-proctologie publie des seuils de transit colique établis sur une population témoin : jusqu’à 77 heures chez l’homme, 91 heures chez la femme, et on reste dans le normal. Trois jours et demi.
Estomac 4 h
Intestin grêle 6 h
Côlon, homme 77 h
Côlon, femme 91 h
Les valeurs hautes de ce qui reste normal, segment par segment.
D’un adulte en bonne santé à l’autre, l’écart va donc de moins d’une journée à plus de trois. C’est aussi pourquoi la digestion ne finit jamais vraiment : à midi, tu as le dîner d’hier dans le côlon, le petit-déjeuner dans le grêle et le déjeuner qui arrive. Trois repas cohabitent, et ils ne se suivent pas à la queue leu leu.
Si ça te bloque ou si ça te fait mal, on ne parle plus de durée et ce n’est plus mon rayon. Va voir ton médecin.
Ce qui ralentit la sortie, et ce qui l’accélère
| Ce qui change | Dans quel sens | Ce qui se passe |
|---|---|---|
| Les calories du repas | plus il y en a, plus l’attente est longue | l’estomac tient son débit de 150 kcal/h |
| Le gras | ralentit tout le reste du repas | le frein iléal, déclenché en fin de grêle |
| Un plat mixé ou bu | sort plus vite | il n’y a rien à broyer |
| La phase du cycle | plus lent après l’ovulation | la progestérone freine les solides |
| Le tabac | ralentit les solides | mesuré à l’examen, cigarette du matin comprise |
| Une glycémie haute | ralentit | l’hyperglycémie retarde la vidange |
Deux de ces lignes surprennent, alors je les redonne telles que je les ai lues. Les recommandations de 2022 précisent que la vidange des solides est plus lente pendant la phase lutéale du cycle, celle qui suit l’ovulation, et qu’on préfère donc programmer l’examen dans les dix premiers jours. Elles précisent aussi de ne pas fumer le matin de l’examen, parce que le tabac ralentit la sortie. Ce sont des consignes de laboratoire. Je te les rapporte pour montrer jusqu’où le corps se laisse déplacer.
Le geste qui reste, lui, ne coûte rien : dix minutes de marche après le repas.
« Pastèque 20 minutes, viande 4 heures » : ces tableaux ne tiennent pas
Tu les as vus passer. Ils alignent les aliments un par un, à la minute près, et ils servent presque toujours à vendre l’idée qu’il ne faudrait pas les mélanger.
L’estomac ne trie pas. Il brasse. Ce qui en sort est une bouillie homogène où la pastèque et le steak sont dans le même bain, et cette bouillie s’évacue au débit calorique de l’ensemble. Prends un aliment seul, à jeun, en laboratoire : oui, on peut lui mesurer un temps. Dans une assiette, ce temps n’existe plus.
Ce que ces tableaux ratent, c’est justement l’inverse de ce qu’ils affirment : ce que tu manges avec compte plus que l’aliment lui-même. Une pomme finit son parcours vite. La même pomme après une tartiflette attend son tour.
Alors si tu veux savoir où en est ton repas, laisse tomber les listes. Prends les calories de l’assiette, divise par 150, ajoute la demi-heure de broyage si c’était solide. Tu tomberas plus juste que n’importe quel tableau.