En juin, à l’atelier du centre social, une femme m’a coupée au milieu d’une recette, son paquet de pâtes encore à la main. « Je dois arrêter le pain ? » Elle avait lu que le cadmium se planquait dans les céréales. Non, tu n’arrêtes pas le pain. Ça ne se règle pas dans ton caddie non plus.
Le 25 mars 2026, l’Anses a publié une expertise qui suit ce métal du champ jusqu’à l’assiette. Chez quelqu’un qui ne fume pas, l’alimentation apporte jusqu’à 98 % du cadmium accumulé au fil de la vie. Il arrive dans les aliments par un seul chemin. Le sol.
Le pain et les pommes de terre pèsent plus lourd que les huîtres et les abats
C’est le point sur lequel presque tout le monde se trompe, et je m’y suis trompée en ouvrant l’avis. On cherche l’aliment coupable, celui qu’on va rayer de la liste. On tombe sur les mollusques, les crustacés, les algues, les abats. Ils sont bien plus chargés que la moyenne. Ils ne sont pas les plus contributeurs pour autant.
Ce qui compte est une multiplication : la teneur d’un côté, la fréquence de l’autre. Un aliment très chargé mangé quatre fois par an pèse moins qu’un aliment peu chargé mangé deux fois par jour. L’Anses prend l’exemple du chocolat : moins de 3 % de l’exposition, quelle que soit la tranche d’âge.
Les vrais contributeurs sont les aliments de base. Céréales du petit-déjeuner, pain et produits de panification sèche, viennoiseries, pâtisseries, gâteaux et biscuits sucrés, pâtes, riz et blé raffinés, pommes de terre, certains légumes. En gros, ma production du matin. Je sors du pain pour 3 800 couverts par jour depuis dix ans, et personne ne m’a jamais demandé d’où venait la farine.
Plus de la moitié du cadmium qui entre dans un champ vient de l’engrais phosphaté
Le cadmium est un métal naturellement présent dans les roches à partir desquelles se forment les sols. Ce qui s’y ajoute vient de nous, et l’Anses le répartit : les engrais minéraux phosphatés en tête à 55 % des apports aux sols agricoles français, les effluents d’élevage à 25 %, les dépôts atmosphériques à 14 %, les boues et composts à 5 %.
Engrais minéraux phosphatés 55 %
Effluents d'élevage 25 %
Dépôts atmosphériques 14 %
Boues et composts 5 %
En signal, la seule source visée par la recommandation du 25 mars 2026.
Ces engrais se fabriquent à partir de roche phosphatée, et le cadmium ne s’élimine pas entièrement au cours de la fabrication. La roche importée par la France vient surtout du Maroc, d’Égypte et d’Algérie : des roches sédimentaires, dont les teneurs varient et peuvent monter haut. Les roches ignées, celles d’Afrique du Sud ou de Russie, en contiennent nettement moins. Le reste est une affaire de racines. Posé dans le sol, le cadmium entre facilement dans les végétaux, et la chaîne alimentaire suit.
Une chose a pourtant déjà bougé. En dix ans, les émissions industrielles de cadmium ont chuté de 48 % dans l’air et de 69 % dans l’eau, sous l’effet d’une réglementation durcie. Le levier industriel a été tiré. L’agricole, non.
Le seuil français est à 90 mg, l’Anses en demande 20
L’Agence n’a rien inventé le 25 mars. Elle a redit ce qu’elle écrivait déjà en 2019 : ne pas dépasser un flux de 2 grammes de cadmium par hectare et par an, ce qui suppose de plafonner les engrais minéraux phosphatés à 20 milligrammes de cadmium par kilogramme de P₂O₅. Sept ans entre les deux avis. La norme nationale n’a pas bougé d’un milligramme.
Puis le calendrier s’est accéléré. Le 3 juin 2026, l’Assemblée nationale a adopté en première lecture, par 144 voix contre 22 et contre l’avis du gouvernement, une proposition de loi qui interdit l’importation et la vente d’engrais phosphatés au-delà de 40 mg par kilo de P₂O₅ au 1er janvier 2027, puis de 20 mg au 1er janvier 2030. Le texte est parti au Sénat le 4 juin.
| Qui pose le chiffre | mg de cadmium par kg de P₂O₅ | Où ça en est |
|---|---|---|
| Norme française | 90 | s’applique aujourd’hui |
| Règlement (UE) 2019/1009, engrais marqués CE | 60 | s’applique aujourd’hui |
| Loi votée par l’Assemblée le 3 juin 2026 | 40 en 2027, puis 20 en 2030 | en attente du Sénat |
| Recommandation de l’Anses, 2019 puis 2026 | 20 | n’oblige personne |
Ce qui ne change pas dans ton placard
Rien, pour l’instant, et c’est le plus utile à savoir.
Aucun aliment n’est retiré de la vente, aucun rappel n’a été lancé, aucune teneur maximale dans les denrées n’a changé. L’Anses recommande de revoir ces teneurs pour les aliments les plus contributeurs, mais elle écrit « à moyen terme », et à moyen terme, ce n’est pas cet automne.
Le bio n’y échappe pas davantage, et l’Agence l’écrit noir sur blanc : la roche phosphatée broyée passe pour un produit naturel, elle reste autorisée en agriculture biologique, et le mode de production ne suffit pas à lui seul à éviter le cadmium.
Quant à la loi, elle n’est pas la loi. Une adoption en première lecture, c’est une moitié de parcours. Le Sénat ne s’est pas prononcé. Et même votée, elle porterait sur ce qu’on épand dans un champ, pas sur ce qu’on pose en rayon : le sol garde ce qu’il a déjà reçu.
Si tu te demandes où tu en es, toi : ça se mesure dans les urines, et cette question-là, c’est ton médecin.
Ce que je change à la cantine, et ce que ça vaut
Trois consignes sortent de l’avis, et elles tiennent dans une semaine de menus. Limiter les produits à base de blé sucrés et salés, céréales du petit-déjeuner, gâteaux, biscuits. Mettre des légumineuses à la place des pâtes de temps en temps. Varier les origines, plutôt que de reprendre le même sac de riz de 5 kilos toute l’année.
Je ne vais pas te vendre les lentilles moins chères que les pâtes, ce serait faux. Au marché de Douai en août, les lentilles vertes sèches sont à 4,20 € le kilo et les pâtes premier prix à 1,40 €. Compte 70 grammes de lentilles sèches par personne contre 80 grammes de pâtes : 29 centimes la part contre 11. Trois fois plus cher. En échange, elles calent jusqu’au soir, et à la cantine ça se voit au goûter.
La cuisson, puisque c’est là que ça coince à chaque atelier : tu rinces, tu couvres de trois centimètres d’eau froide, tu montes à frémissement, vingt-cinq minutes, tu sales à la fin. Salées au début, elles restent dures.
Est-ce que ça fait baisser ton cadmium ? L’Anses écrit que ces repères y contribuent « en partie ». En partie. Le reste se décide dans un champ, à trois cents kilomètres de ta cuisine, et pas par toi.