Vient de paraître Améliorer sa concentration : c'est toi qui coupes

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Améliorer sa concentration : c'est toi qui coupes

Sur 1 282 interruptions relevées chez des employés de bureau, 52 % venaient de la personne elle-même. Améliorer sa concentration, c'est donc rendre la coupure impossible plutôt que d'y résister.

Par Marion Vuillemin Publié le 2 septembre 2026 6 min de lecture Avec un calculateur

Un téléphone posé écran contre le bois sur une étagère nue, dans une pièce vide.

« Je n’arrive plus à lire trois pages d’affilée. » C’est une femme de 39 ans qui m’a dit ça en septembre, à la fin du cours du mardi, pendant qu’elle roulait son tapis. Elle pensait que quelque chose s’était abîmé dans sa tête. Elles sont trois ou quatre par trimestre à me sortir cette phrase, presque mot pour mot.

Rien ne s’est abîmé. Ton attention ne se perd pas, elle est reprise, et plus d’une fois sur deux celui qui la reprend, c’est toi. Sur 1 282 interruptions relevées à la minute chez vingt-quatre employés de bureau, 52 % ne venaient de personne d’autre que la personne observée. Améliorer sa concentration se joue donc sur ce que tu as à portée de main, bien avant la volonté. Pose ton téléphone dans une autre pièce, maintenant, avant de lire la suite. Pas retourné sur la table. Dans une autre pièce.

Onze minutes sur un sujet, quarante-sept secondes sur un écran

L’équipe de Gloria Mark, à l’université de Californie à Irvine, a suivi ces vingt-quatre personnes pas à pas pendant trois jours, chronomètre en main. Elles tenaient 11 min 4 s en moyenne sur un même sujet avant de basculer ailleurs ou de se faire couper. 57 % de ces séquences ont été interrompues.

L’écart-type atteint 18 minutes. La moyenne ne décrit donc personne : des séquences de deux minutes et des séquences d’une heure, mélangées dans le même chiffre.

Un autre nombre circule, plus petit, et il ne mesure pas la même chose. Deux minutes et demie devant un même écran en 2004, 47 secondes dans un relevé de 2016. Un sujet n’est pas un écran. Tu peux tenir onze minutes sur un dossier en changeant de fenêtre quinze fois.

Ce qui reste accroché à la tâche d’avant

Sophie Leroy, chercheuse en comportement organisationnel, a mis un nom sur ce qui se passe au moment de la bascule : le résidu attentionnel. Quand tu passes d’une tâche à une autre, une partie de ton attention reste sur la première. Elle y reste d’autant plus que tu l’as laissée en plan.

Ce n’est pas une image. Dans ses travaux publiés en 2009, les personnes qui attaquaient une seconde tâche après en avoir laissé une première inachevée réussissaient moins bien la seconde que celles qui avaient pu terminer. Même exercice, moins de ressources pour le faire.

Ajoute le trajet du retour. Chez les vingt-quatre employés, 77 % du travail interrompu était repris le jour même, en moyenne 25 min 26 s plus tard. Entre les deux, ils avaient traité deux autres sujets. Le mot pause ne convient pas : c’est un aller-retour avec deux escales, et chaque escale dépose son propre résidu.

Tenu sur le sujet 11 min

Passé ailleurs avant d'y revenir 25 min

Moyennes relevées sur 24 employés de bureau.

Plus de la moitié des coupures, tu te les donnes

Le partage est presque équilibré, et c’est le mauvais côté qui l’emporte : 52 % d’interruptions internes contre 48 % d’externes. Interne veut dire que rien n’a sonné. Tu as ouvert l’onglet toi-même.



Et la coupure que tu t’infliges coûte plus cher que celle qu’on t’impose. Dans le même relevé, on revenait au sujet après 22 min 37 s quand la coupure venait de l’extérieur, contre 29 min 1 s quand elle venait de soi. Six minutes de plus. C’est cohérent : le collègue qui t’a coupée repart, et le dossier est toujours ouvert devant toi. Quand c’est toi qui es partie, personne ne te rappelle.

Je n’ai pas plus de volonté que toi. En 2021 j’ai arrêté de compter mes longueurs à la piscine, parce que je passais mes lundis matin à les compter au lieu de nager. Décider de ne plus y penser n’a jamais rien donné. Supprimer le compteur, si.

Ce qui allonge ou raccourcit le retour

Le délai de retour n’est pas une constante, et quatre choses le déplacent. Aucune ne se répare de la même façon, ce qui explique qu’un même conseil marche sur ta collègue et pas sur toi.

Ce qui changeCe que ça déplace
La coupure vient de toiretour à 29 min, contre 22
Tâche laissée en plein milieurésidu plus fort, suite moins réussie
Bureau partagé63 % de séquences coupées, contre 49 % à distance
Le sujet est le tienrepris le jour même 8 fois sur 10, contre 4

Non, ton attention n’est pas tombée à huit secondes

Tu as forcément croisé ce chiffre : huit secondes d’attention chez l’humain, neuf chez le poisson rouge. Il sort d’un rapport de Microsoft Canada, en 2015, qui l’attribuait à une société nommée Statistic Brain ; l’organisme cité derrière elle n’en a jamais retrouvé la trace. Aucune étude relue par des pairs ne le soutient. Et personne n’a jamais chronométré un poisson rouge.

J’insiste parce que ce genre de chiffre ne rassure pas, il classe. En 2019, j’ai répété en fin de séance qu’il fallait huit heures de sommeil par nuit. Un homme de 70 ans est resté après le cours pour me dire qu’il en dormait six depuis quarante ans, et qu’il se demandait ce qui n’allait pas chez lui. Un chiffre lancé dans une salle fabrique des gens inquiets, pas des gens informés.

Vingt-trois minutes, le chiffre que personne n’a mesuré

Celui-là tourne partout : 23 min 15 s pour se reconcentrer. Il vient d’un entretien de presse donné en 2006, pas d’un article publié. Ce qui a été mesuré et écrit, c’est 25 min 26 s avant de revenir au sujet, avec un écart-type de 54 minutes. Et le chiffre ne compte pas une reconcentration : il compte un délai de retour, escales comprises. La nuance change ce qu’on corrige.

Rendre la coupure impossible, pas la refuser

Trois minutes, ce soir, une seule fois : tu poses ton téléphone dans une autre pièce et tu fermes tous les onglets sauf un. Tu ne décides rien d’autre. La question du prochain regard ne se posera plus quarante fois dans la soirée. Elle se posera une fois, quand tu te lèveras pour aller le chercher.

Le déplacement tient là-dedans. Résister demande une décision par envie. Ranger l’objet en demande une par demi-journée.

J’ai deux repères de terrain à côté de ça, donnés pour ce qu’ils valent. Ne coupe pas une tâche en plein milieu quand tu peux finir la ligne : ce qui est laissé net laisse moins de résidu. Et quand la tête ne suit plus, regarde le corps avant. Fatigué de la tête ou fatigué du corps, ce n’est pas la même fatigue et ça ne se répare pas pareil. Lève-toi deux minutes, ou étire-toi sans quitter ta chaise si tu ne peux pas sortir.

Si tu n’arrives plus à tenir cinq minutes sur quoi que ce soit depuis des mois, et que ça déborde sur ton sommeil et sur ton humeur, ce n’est plus une affaire d’onglets. Ça, c’est à ton médecin.

Ce que tu lis ici décrit des mécanismes et des gestes du quotidien. Rien n'y remplace un médecin, et un symptôme qui dure ou qui revient se montre plutôt qu'il ne se cherche en ligne.

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