Vient de paraître Aliment ultra-transformé : ce n'est pas le nombre d'ingrédients

Sexualité et intimité

Jeu de rôle dans le couple : d'où viennent ces costumes

L'infirmière, le policier, le pompier : ces figures ont été fabriquées bien avant les couples qui les reprennent. D'où elles sortent, et pourquoi la sortie du jeu se prépare autant que l'entrée.

Par Marion Vuillemin Publié le 1 janvier 2020 6 min de lecture

Un masque de carnaval posé sur une table en bois, à côté d'une bougie éteinte

Atelier de novembre 2023, cinquième séance sur huit, onze femmes assises en cercle et un thé qui refroidit. Une participante de 54 ans pose sa question sans lever les yeux : d’où ça sort, ces histoires d’infirmière et de pompier, et pourquoi toujours les mêmes. Tu n’es pas la seule à la poser : sur onze sessions animées avec Hélène, elle est revenue au moins six fois, toujours en fin de cycle, quand les gens osent.

Ces figures ne viennent pas de toi. Elles ont été fabriquées ailleurs et plus tôt, par des affiches de guerre, par le cinéma et par la publicité, et le couple qui les reprend hérite d’un stock qu’il n’a pas constitué. Ce qui agit dans un jeu de rôle, c’est la parenthèse que le costume ouvre. Et une parenthèse a deux bords.

Le costume ouvre une parenthèse, rien de plus

Roger Caillois, sociologue, a publié en 1958 « Les jeux et les hommes », sous-titré « le masque et le vertige ». Il y range les jeux en quatre familles. Celle qui nous occupe porte un nom emprunté à l’anglais, mimicry : le jeu de faire semblant d’être un autre. Celui qui joue accepte une illusion pour un temps, dans un univers fermé et conventionnel, et il n’oublie jamais qu’il joue. Le jour où il l’oublie, ce n’est plus un jeu.

Ça règle une inquiétude que j’entends souvent : si j’ai envie de jouer ce personnage-là, qu’est-ce que ça dit de moi. Rien de ce que tu crains. Le goût du masque est un goût pour le masque, et il s’arrête avec le masque. Une femme m’a expliqué en atelier qu’elle avait passé deux ans à chercher ce que son envie révélait d’elle. Deux ans. Elle n’en avait parlé à personne.

L’uniforme dit un rapport de force sans une phrase

Pourquoi l’uniforme, et pas n’importe quel déguisement. Parce qu’il livre en une demi-seconde ce qu’une conversation mettrait un quart d’heure à installer : qui commande, qui obéit, qui soigne, qui se laisse soigner. Il se reconnaît de loin, sans un mot.

C’est cette dissymétrie qui est le matériau. Le tissu ne fait que la rendre lisible tout de suite.

La figureCe que la culture y a misLa dissymétrie livrée
L’infirmièrele soin, l’attention au corpsl’un s’occupe, l’autre se laisse faire
Le policierl’autorité, le règlementl’un décide, l’autre s’explique
Le pompierle secours, le risquel’un sauve, l’autre est tiré de là

D’où sortent l’ange blanc et son voile

Prends l’infirmière, c’est la mieux documentée des trois. Le musée de la Grande Guerre, à Meaux, rappelle que la France a mobilisé cent vingt mille infirmières entre 1914 et 1918, alors qu’elles n’étaient que six mille six cents diplômées en 1914. Le pays découvre en quatre ans une profession entière, exercée par des femmes, au chevet de corps d’hommes déshabillés. Et il la montre aussitôt de deux façons contradictoires : « l’ange blanc, auréolé de son voile », et dans le même temps les grivoiseries, la séductrice ou l’ingénue. Le musée l’écrit sans détour : c’est pendant cette guerre-là que naissent les poncifs qui collent encore au métier, à un moment où les intéressées n’ont eu la parole nulle part.

Le reste s’est joué à l’écran et dans la réclame, toujours dans le même sens : la figure a rétréci. De cent vingt mille femmes qui travaillaient, il est resté un contour, une couleur et une coiffe. C’est ce contour-là qu’on vend en costume, et il ne raconte plus rien du métier.

Le carnaval avait tout inventé, y compris la date de fin

Mikhaïl Bakhtine, critique littéraire russe, a consacré à Rabelais et à la fête médiévale un livre traduit en français en 1970. Il y décrit le carnaval comme un monde à l’envers : le temps de la fête, les lois et les hiérarchies qui tiennent la vie ordinaire sont suspendues, on couronne un roi des fous.

Ce qui m’intéresse là-dedans, c’est que la fête avait une date. Le carnaval commençait et finissait un jour connu de tous, et c’est ce qui le rendait tenable : personne ne se demandait, le lendemain matin, si le roi des fous était encore roi. Un jeu sans fin annoncée cesse d’être un jeu. C’est un rapport de force qui a trouvé un costume.

Un jeu de rôle ne se joue pas pareil dans deux couples

Qui a proposé, et à quel moment, change déjà beaucoup. Une envie dite à voix haute un dimanche après-midi n’a rien à voir avec une surprise, et ne pas avoir envie en même temps est banal au point de mériter d’être dit avant.

Compte ensuite ce que l’uniforme veut dire pour l’autre. Si ton conjoint est infirmier, policier ou pompier pour de vrai, tu ne lui proposes pas un jeu, tu lui proposes de rentrer au travail. Certains trouvent ça drôle. D’autres ont vu, dans ce vêtement-là, des choses qu’ils ne rejoueront pas chez eux.

Reste ce que la dissymétrie réveille, parce qu’une autorité jouée peut ressembler d’un peu trop près à une autorité subie ailleurs. Et l’état dans lequel vous êtes : faire semblant demande de l’attention, donc de l’énergie, et une semaine de nuits hachées suffit à rendre l’exercice pénible.

La sortie se prépare autant que l’entrée

Dans un jeu de rôle, tout ce qui se dit appartient au personnage. C’est la règle, et c’est aussi le défaut de fabrication : si tout appartient au personnage, alors « non », « arrête » et « attends » lui appartiennent aussi, et peuvent s’entendre comme des répliques. Le jeu a donc besoin d’un mot qui n’appartienne à personne. Un mot qui n’a rien à faire dans l’histoire, un nom de fromage ou une ville, et dont les deux savent d’avance qu’il coupe tout, sans justification.

Arretonslesviolences.gouv.fr, la plateforme publique, énumère cinq conditions du consentement : libre, éclairé, spécifique, préalable, révocable. Les deux dernières font tout le travail. Préalable, donc décidé avant, pas dans l’élan. Révocable : « l’accord peut être retiré à tout moment, même si l’acte a déjà commencé ». Un oui donné mardi pour un scénario ne couvre pas la version de samedi.

Choisis le mot maintenant, pendant que tu lis. Ça prend dix secondes, et ça ne s’invente pas dans l’instant.

Ce qu’on ne sait pas

Combien de couples s’y adonnent en France, personne ne le sait sérieusement. Les enquêtes reposent sur du déclaratif, et la tournure de la question déplace tout : on ne répond pas la même chose à « avez-vous déjà pratiqué un jeu de rôle » et à « vous êtes-vous déjà déguisés ». Je ne donnerai donc aucun pourcentage. Un chiffre lancé dans une pièce ne rassure pas, il classe. Je l’ai appris en 2019, devant un homme de 70 ans qui dormait six heures depuis quarante ans et se demandait ce qui clochait chez lui.

Et si ta question porte moins sur ces costumes que sur ce qui se passe entre vous deux, ce n’est plus mon métier. Hélène, avec qui j’anime ces ateliers, est conseillère conjugale et familiale, et c’est à elle que ça se demande.

Ce que tu lis ici décrit des mécanismes et des gestes du quotidien. Rien n'y remplace un médecin, et un symptôme qui dure ou qui revient se montre plutôt qu'il ne se cherche en ligne.

À lire aussi dans « Sexualité et intimité »

Toute la rubrique « Sexualité et intimité »

Ailleurs sur le site

Revenir à l'accueil

Ce site n'est pas un cabinet médical

On y décrit des mécanismes et des gestes du quotidien. Un symptôme qui dure ou qui revient se montre, il ne se cherche pas en ligne.

Qui écrit ici