Vient de paraître Les bienfaits de la camomille dépendent de laquelle

Médecine douce et santé naturelle

Les bienfaits de la camomille dépendent de laquelle

Trois plantes circulent sous le nom de camomille, et les textes européens ne leur reconnaissent pas les mêmes usages. Ce qui passe dans ta tasse et ce qui sort de l'alambic n'ont presque aucune molécule en commun.

Par Sébastien Reynaud Publié le 8 septembre 2026 8 min de lecture Avec un calculateur

Fleurs de camomille séchées en vrac dans une caisse en bois, à côté d'un flacon ambré ouvert

Marché de Nyons, un jeudi de juin. Une cliente pose un flacon de 5 millilitres sur mon étal, acheté 7 euros ailleurs, et me demande si c’est la même camomille que celle de sa tisane du soir. Non. Ni la même plante, ni le même usage. Le prix seul le disait déjà : il faut entre 100 et 250 kilos de fleurs de camomille romaine pour sortir un kilo d’huile essentielle, et ça ne se vend pas 7 euros.

Trois plantes de trois genres botaniques différents circulent sous ce nom en France. La question n’est donc pas de savoir ce que fait la camomille. C’est de savoir laquelle tu tiens.

Trois plantes différentes derrière un seul mot

Je ne cultive pas de camomille. Onze hectares, pas un rang. Mais j’en vois passer sur les marchés toutes les semaines, et le nom latin est presque toujours la seule information qui tranche.

MatricaireRomaineGrande camomille
Nom latinMatricaria chamomillaChamaemelum nobileTanacetum parthenium
Le cœur de la fleurconique et creuxbombé et pleinpetits capitules groupés
Odeurmiel et foinpomme mûrecamphre amer
Ce qu’on en faittisane, huile bleuehuile essentielle, tisane amèregélules et extraits

La romaine est la française des trois. Chemillé-en-Anjou en compte environ 300 hectares, et cette culture a remplacé la vigne après le phylloxéra, à la fin du dix-neuvième siècle. La matricaire, elle, arrive surtout d’Égypte et d’Europe de l’Est, où elle se récolte à la machine sur de grandes surfaces. L’écart de prix entre les deux sachets vient d’abord de là, avant même qu’on parle de qualité.

La grande camomille n’a rien à faire dans cette liste, sinon son nom. Elle sent le camphre, elle est franchement amère, et personne n’en boit le soir pour s’endormir.

Ce que l’eau prend, et ce que l’alambic fabrique

Prends une fleur de matricaire sèche dans ta main. Elle est jaune et blanche. Écrase-la, rien ne bleuit. L’huile qu’on en tire, elle, est bleu encre, au point de tacher un vase florentin. Cette couleur n’existe pas dans la plante : elle se fabrique pendant la chauffe. La fleur contient une molécule appelée matricine, qui se dégrade sous l’effet de la chaleur et de la vapeur et donne du chamazulène. C’est un produit de la distillation, pas un composant de la fleur.

Ta tisane ne sera donc jamais bleue, et elle ne contient pas de chamazulène. Elle n’a pas vu d’alambic.

Ça marche dans l’autre sens aussi. Ce qui part dans l’eau chaude, ce sont les composés hydrosolubles, dont un flavonoïde, l’apigénine, celui qu’on met en avant quand on parle de détente. Ces molécules-là ne montent pas avec la vapeur. Elles restent dans l’eau de distillation, et il n’y en a pas dans un flacon.

Une tisane et une huile essentielle tirées de la même plante ne contiennent donc presque rien en commun, et la façon dont on fait boire une plante change encore ce qu’on en retire.

Avant d'ouvrir un flacon

Les trois sont des astéracées : allergie connue à cette famille, on s'abstient. Et aucune huile essentielle chez la femme enceinte ou qui allaite, le nourrisson, le jeune enfant, la personne épileptique ou asthmatique. Celle-là, c'est pour ton pharmacien.

Ce que les textes européens reconnaissent à chacune

Là je ne parle plus en mon nom. Le comité des médicaments à base de plantes de l’Agence européenne du médicament publie des monographies : un texte par plante, qui liste les usages retenus et les doses.

Pour la matricaire, la monographie européenne adoptée le 7 juillet 2015 retient cinq usages traditionnels : les troubles digestifs légers avec ballonnements et petits spasmes, le soulagement des symptômes du rhume, les petites inflammations de la bouche et de la gorge, les irritations de la peau et des muqueuses, les inflammations cutanées mineures comme un coup de soleil ou une écorchure.

Pour la camomille romaine, le texte du 20 janvier 2012 est plus court encore. Une seule indication : les troubles gastro-intestinaux légers de type spasmodique, ballonnements compris.

Pour la grande camomille, la version révisée du 14 août 2020 retient la prévention de la migraine chez l’adulte, après qu’un médecin a écarté autre chose, avec une durée de deux mois avant de juger. Une plante à part entière, avec ses précautions propres.

Les trois portent la même mention sur leur propre statut : usage traditionnel. Autrement dit, la plante est employée depuis assez longtemps pour que sa sécurité soit connue et son effet plausible, pas parce que des essais cliniques l’ont démontré.

Ce que ces textes ne portent pas, c’est le sommeil. Aucune des trois monographies ne retient d’indication de sommeil ni d’anxiété. Ça ne veut pas dire que ta tasse du soir ne te fait rien. Ça veut dire que le rituel, la chaleur et l’heure y sont peut-être pour autant que la fleur. Je préfère te le dire tout de suite plutôt qu’en bas de page.

Ce qui fait varier ce que tu obtiens dans ta tasse

La dose pèse plus lourd que tout le reste. La monographie donne 1,5 à 4 grammes de fleurs pour 150 millilitres d’eau bouillante, trois à quatre fois par jour. Un sachet industriel pèse souvent 1,5 gramme, parfois moins. Tu es donc au plancher de la fourchette, et une tasse par soir ne fait pas trois prises.

Vient ensuite le couvercle, et ça a l’air idiot. Les composés aromatiques sont volatils, c’est la définition du mot : une tasse laissée à découvert pendant dix minutes en envoie une partie dans ta cuisine. Une soucoupe posée dessus ne coûte rien.

L’état de la plante compte autant. Une fleur entière garde ce qu’elle a ; une poudre offre une surface énorme à l’air et s’épuise vite. Regarde à travers le sachet : des capitules qu’on distingue encore, c’est bon signe, de la poussière verte veut dire que la fleur a été broyée il y a longtemps. Et un bocal transparent sur une étagère de cuisine, c’est de la lumière et de l’oxygène pendant douze mois. Je range mes plantes sèches dans le noir et je date tout.

Pourquoi un flacon de camomille romaine ne peut pas coûter 6 euros

L’arithmétique répond avant moi. Compte 100 à 250 kilos de fleurs pour un kilo d’huile, selon l’année et la façon dont la chauffe a été conduite. Des capitules de moins de deux centimètres, ramassés au stade fleuri : c’est lent.

Mets ces chiffres bout à bout, tu obtiens le coût plancher de la matière première. Avant le flacon, avant la marge de qui te le vend. En dessous de ce plancher, quelque chose a été coupé, dilué ou remplacé par une espèce moins chère. Regarde le prix au litre, tu comprendras tout seul.

Le geste utile tient en dix secondes au rayon : retourne la boîte et cherche le nom latin. S’il n’y est pas, repose-la. Une camomille qui ne dit pas laquelle elle est ne te dit rien du tout.



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