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Médecine douce et santé naturelle

Astragale : la plante, et pourquoi l'étiquette reste vague

Quatre ans sous terre avant qu'on arrache la racine, et 1 548 phrases bloquées à Bruxelles depuis 2010 : c'est de là que vient le flou des emballages. Ce que contient l'astragale, ce que « immunostimulant » veut dire, et ce que les essais ont mesuré.

Par Sébastien Reynaud Publié le 1 janvier 2020 7 min de lecture

Lanières de racine d'astragale séchée, jaune pâle, posées en tas sur une planche de bois

Quatre ans. C’est le temps qu’une racine d’astragale passe sous terre avant qu’on la sorte, six chez ceux qui font ça correctement. Quatre hivers où la plante ne rapporte rien à celui qui l’a mise en terre. Je commence par ce chiffre parce que c’est le seul de toute l’histoire sur lequel personne ne discute.

L’astragale qu’on te vend, c’est cette racine : Astragalus membranaceus, une légumineuse du nord de la Chine, séchée et débitée en lanières jaune pâle. Pas la fleur, pas la feuille. Je n’en cultive pas, ma vallée est trop sèche et ce n’est pas ma plante ; ce que j’en connais tient à la racine sèche, aux étiquettes et à l’arithmétique. On connaît assez bien sa composition, molécule par molécule, avec des dosages de laboratoire à l’appui. Ce qu’elle change chez toi une fois avalée, c’est une autre affaire, et là on est dans le brouillard. Le flou de l’emballage, lui, sort d’un règlement européen. Le fabricant écrit dans le seul espace qu’on lui laisse.

Ce qu’on arrache, et ce qu’il en reste une fois sec

La racine descend droit, elle est dure, fibreuse, et sèche elle a la consistance d’un bois tendre. Ça commande la suite : ça ne s’infuse pas. Une racine se fait bouillir vingt à trente minutes. De l’eau chaude versée dessus cinq minutes donne un jus tiède au goût de foin ; mes clients font ça avec ma racine de guimauve depuis des années.

Dedans, trois familles. Des polysaccharides, de gros sucres en chaîne, qui pèsent l’essentiel. Des saponines qu’on appelle astragalosides, dont l’astragaloside IV sert de repère aux laboratoires. Des flavonoïdes. Les proportions bougent d’une racine à l’autre, comme mon thym : celui du haut et celui du bas ne rendent pas la même analyse.

« Immunostimulant » n’est pas une bonne nouvelle en soi

Le mot est sur presque tous les emballages, à côté de son cousin booster ses défenses, et les deux sont mal choisis. Un système immunitaire n’est pas un moteur qu’on pousse. Il attaque, puis il s’arrête, et l’arrêt compte autant que l’attaque. Ce qu’on peut espérer d’une plante, au mieux, c’est qu’elle modère.

Ça a des suites très concrètes. Une maladie auto-immune, c’est une immunité qui en fait déjà trop. Un immunosuppresseur pris après une greffe, c’est un traitement dont le but est de la freiner. Le Manuel MSD, qui n’est ni un vendeur ni un ennemi des plantes, note que l’astragale peut diminuer l’effet de ces médicaments, et en signale d’autres du côté des anticoagulants et du lithium. Cette question-là, ce n’est pas moi. C’est ton pharmacien : il a la liste de ton traitement sous les yeux, moi non.

Où va vraiment un polysaccharide d’astragale

Presque aucun article ne descend jusque-là, et c’est dommage : c’est le seul endroit où on voit quelque chose se passer.

Ces polysaccharides sont de très grosses molécules. Trop grosses pour franchir la paroi de l’intestin et rejoindre le sang comme le ferait un médicament. Quand tu avales une gélule d’astragale, à peu près rien de ce qui est censé agir n’arrive dans ta circulation. Le contact se fait ailleurs.

Dans l’intestin grêle, des amas de tissu immunitaire, les plaques de Peyer, font passer des échantillons de ce qui circule vers les cellules immunitaires postées dessous. Un poste d’écoute. Ces cellules portent des récepteurs, dont le TLR4, qui reconnaissent des motifs de sucres et déclenchent une réponse.

Le reste descend dans le côlon, où les bactéries le fermentent et en tirent des acides gras à chaîne courte. Ceux-là agissent pour de bon, et c’est aussi ce que fait n’importe quelle fibre de ton assiette.

Le trajet d'un polysaccharide d'astragale

  1. Gélule avaléela molécule part entière
  2. Intestin grêleplaques de Peyer, contact TLR4
  3. Côlonfermentation, acides gras courts
  4. Sangpresque rien ne passe

Trajet établi surtout chez la souris.

Deux réserves, et elles sont lourdes. Ce mécanisme vient surtout de la souris et de cellules en boîte. Et le pas entre « ça active un récepteur » et « tu attrapes moins de rhumes » n’a jamais été franchi.

Pourquoi l’étiquette reste vague : 1 548 phrases en attente à Bruxelles

En Europe, une phrase de santé sur un emballage doit être autorisée une par une. Le règlement date de 2006. Les entreprises ont déposé leurs formulations en 2008, l’autorité européenne de sécurité des aliments a commencé le tri, et en septembre 2010 elle a cessé d’évaluer celles qui portaient sur les plantes : les critères taillés pour une vitamine ne marchaient pas sur une racine.

La liste d’attente est ouverte depuis 2012. Un rapport du Sénat de février 2021 y compte 1 548 formulations sur des plantes. Ni autorisées, ni refusées. Seize ans après la suspension, elles y sont toujours.

Le résultat est sur ton flacon. Ces phrases restent utilisables sous la responsabilité du fabricant tant que rien n’est tranché. Elles n’ont pas le droit de parler de traiter, de guérir ou de prévenir une maladie, sans exception. Reste « soutient les défenses naturelles », « contribue à la vitalité », « aide l’organisme à s’adapter ». Des phrases qui réchauffent sans jamais s’engager sur quoi que ce soit de vérifiable.

Deux textes français autorisent cette racine. Elle figure à la liste A des plantes médicinales de la Pharmacopée française, avec la mention « usage en médecine traditionnelle chinoise ». Et à l’annexe de l’arrêté du 24 juin 2014, qui recense les plantes admises dans les compléments alimentaires. Les deux disent qu’on a le droit de la vendre. Aucun ne dit ce qu’elle fait.

Ce que les essais ont mesuré, et sur quelle forme

Des essais cliniques existent, presque tous chinois. La revue Cochrane la plus complète en rassemble vingt-deux, mille trois cent vingt-trois patients, tous en maladie rénale chronique. Peut-être un effet sur la créatinine, avec des preuves de faible qualité : six essais à haut risque de biais, seize sur lesquels on ne peut rien dire. Les auteurs ne concluent pas.

Le détail qui manque partout : dans une bonne part de ces travaux, l’astragale est administrée en injection, sous forme d’extrait préparé à l’hôpital. Aucun rapport avec la gélule que tu ouvres le matin. Faire passer le résultat de l’un à l’autre revient à juger mon lavandin sur une analyse faite chez le voisin, avec son alambic. Le manuel cité plus haut tranche en une ligne : aucune étude de bonne qualité chez l’humain ne montre que l’astragale soigne quoi que ce soit.

Si tu en prends quand même

Je n’ai jamais dit à personne de jeter son sachet. J’ai dit de regarder ce qu’il y a dedans avant de payer.

Prends la racine coupée plutôt que la gélule : tu vois ce que tu achètes et le prix au kilo se compare. Compte une dizaine de grammes dans un demi-litre d’eau, à frémissement vingt minutes ; le bouillon a un goût de légume sucré. Vérifie le nom d’espèce sur le sachet, membranaceus ou mongholicus : le genre compte plus de deux mille espèces. Et si tu suis un traitement au long cours, la question passe au comptoir de la pharmacie avant la première tasse.

Ce que tu lis ici décrit des mécanismes et des gestes du quotidien. Rien n'y remplace un médecin, et un symptôme qui dure ou qui revient se montre plutôt qu'il ne se cherche en ligne.

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