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Sommeil, stress et tête

Un moniteur de signes vitaux connecté ne mesure pas l'air

Un capteur optique lit de la lumière renvoyée, une plaque sous le matelas lit du mouvement : aucun ne voit passer l'air. Ce qu'un moniteur de signes vitaux connecté mesure vraiment, ce qui le fait se tromper dans les deux sens, et ce que le mot bien-être lui retire.

Par Marion Vuillemin Publié le 1 janvier 2020 6 min de lecture Avec un calculateur

Une pince d'oxymètre de doigt posée ouverte sur une table en bois sombre, sa diode rouge allumée dans la pénombre.

Allume la lampe de ton téléphone, pose la pulpe de ton index dessus et regarde. Ton doigt devient rouge orangé, et le rouge palpite légèrement. Ce que tu vois là, c’est de la lumière qui a traversé ta chair et qui ressort teintée par ce qu’elle a croisé en route : de la peau, de l’os et du sang qui bat.

Un moniteur de signes vitaux connecté ne fait rien de plus compliqué. Il lit de la lumière qui ressort, ou du mouvement qui appuie sur une plaque, et il en déduit le reste par un calcul. Il ne voit jamais passer l’air. Tu n’es pas la seule à te poser la question : elle revient à chaque fois que quelqu’un arrive au cours du dimanche soir avec un boîtier neuf au poignet.

De la lumière rouge, et une table de correspondance par-dessus

Le capteur optique tient en trois pièces. Deux diodes, l’une rouge autour de 660 nanomètres, l’autre infrarouge autour de 940. Un photodétecteur en face.

L’astuce tient à une différence d’absorption. L’hémoglobine chargée en oxygène laisse passer le rouge et retient l’infrarouge ; l’hémoglobine vide fait l’inverse. L’appareil ne garde que la part du signal qui pulse, celle qui varie au rythme du cœur, parce que c’est la seule qui vienne du sang artériel. Il fait un rapport entre ses deux longueurs d’onde, et il va chercher ce rapport dans une table.

Cette table sort d’une expérience. On a fait désaturer des volontaires adultes en bonne santé, en laboratoire et sous contrôle, jusqu’à 70 %. En dessous de 70, personne ne descend : on prolonge la courbe. Le chiffre que tu lis à l’écran n’est donc pas une quantité d’oxygène mesurée dans ton sang, c’est une entrée de table trouvée à partir d’un rapport de lumière. Pour être vendu comme appareil médical aux États-Unis, un oxymètre doit tenir un écart type de 3,5 points au plus avec une prise de sang artérielle, entre 70 et 100 %.

Le mot « respiration » recouvre trois mesures qui n’ont rien à voir

Trois familles d’appareils se partagent le rayon, et chacune appelle respiration une chose différente.

L’appareilCe qu’il lit vraimentCe qui le trompe
Capteur optique, au pied ou au poignetde la lumière renvoyée, dont il tire un pouls et une saturationle mouvement, le froid, la pigmentation
Plaque glissée sous le matelasdes micro-mouvements du corpsune apnée obstructive, un lit partagé
Camérades variations de pixels d’une image à l’autreun drap qui bouge, la pénombre

La plus trompeuse est la plaque glissée sous le matelas. Son alerte « ne respire plus » veut dire, littéralement, « je n’ai rien senti bouger depuis quinze ou vingt secondes ». Pendant une apnée obstructive, le thorax continue de se soulever contre une voie aérienne fermée : il y a du mouvement, il n’y a pas d’air, et la plaque reste muette. La montre qui découpe ta nuit en stades procède pareil : elle déduit tes stades d’un pouls et d’un accéléromètre, sans jamais regarder ton cerveau.

Ce qui déplace le chiffre alors que le corps n’a pas bougé d’un cheveu

Un capteur optique se trompe dans les deux sens, et les causes sont banales.

Le mouvement, d’abord. Le signal utile représente une toute petite fraction de la lumière reçue ; un geste, et le bruit passe devant. Le froid ensuite : quand les extrémités se ferment, il n’y a presque plus de sang qui pulse sous le capteur, donc presque plus de signal à lire. La pigmentation de la peau décale la lecture, on le sait depuis plus de trente ans, et l’écart va dans le sens de la surestimation quand la saturation est déjà basse. Un vernis foncé bloque l’infrarouge. Un capteur mal serré laisse entrer la lumière de la pièce.

Reste le lissage. Aucun appareil n’affiche la valeur de l’instant : il moyenne sur plusieurs secondes pour que le chiffre arrête de sauter. Une chute courte y disparaît, un artefact court aussi.

Déplace le curseur sur le chiffre que tu vois s’afficher, et regarde la largeur qu’il y a derrière.


Ce que le mot « bien-être » retire à l’appareil

En Europe, le statut se décide sur la finalité que le fabricant revendique. Un objet destiné à dépister, à surveiller ou à prévenir une maladie est un dispositif médical : il doit porter un marquage CE médical, qui suppose des données cliniques et un organisme pour les regarder. Le même boîtier vendu pour le bien-être n’a rien de tout ça, et la répression des fraudes rappelle qu’il n’a alors pas le droit de porter la moindre allégation thérapeutique.

De l’autre côté de l’Atlantique, l’agence américaine du médicament a fermé cette porte le 16 septembre 2025. Sa communication de sécurité dit que les moniteurs pour nourrissons ne relèvent pas de sa politique des produits de bien-être général, pour deux raisons : leur usage dépasse le bien-être, et le risque n’est pas faible. Elle demande de ne pas utiliser ceux qui n’ont pas d’autorisation, et elle donne de quoi vérifier : les appareils qu’elle a évalués portent le code produit QYU.

Une alarme ne remplace pas une consigne, et elle ne calme personne

La même communication ajoute la phrase qui compte : un moniteur ne remplace ni la surveillance d’un adulte ni les règles de couchage. Aucun appareil, à ce jour, n’a été autorisé pour prévenir une mort inattendue du nourrisson, et l’académie américaine de pédiatrie a écrit en 2022 de ne pas s’en servir comme moyen de réduire ce risque. Les consignes officielles, elles, n’ont pas changé et ne coûtent rien.

Le reste, je le vois passer dans mes cours. La répression des fraudes note que l’accès quasi permanent à ses propres données de santé peut être anxiogène. Je le formulerais autrement : un chiffre affiché la nuit réveille celui qui le regarde. J’ai tenu un carnet de sommeil pendant quatorze mois, une ligne par nuit, et j’ai fini par le fermer parce que je le remplissais à 4 h du matin au lieu de dormir. Une alarme fait pire : elle apprend à attendre qu’elle sonne. Si l’inquiétude vient d’un vrai symptôme, elle va chez le médecin, pas dans une application.

Ce qu’on ne sait toujours pas

L’étude que tout le monde cite date du 21 août 2018. Trente nourrissons hospitalisés à Philadelphie, un moniteur hospitalier de référence sur un pied, un appareil grand public sur l’autre. Sur les deux modèles testés, l’un n’a signalé aucun des quatorze épisodes de manque d’oxygène vus par la référence, et affichait en prime des ralentissements de pouls chez des enfants qui n’en avaient pas ; l’autre les détectait, sans être constant.

Ces chiffres portent sur deux appareils de 2017, et le rayon a changé depuis : quelques modèles ont obtenu une autorisation médicale. Ils ne disent donc rien du boîtier vendu aujourd’hui. Ce qu’on n’a toujours pas, en revanche, c’est la démonstration qu’un moniteur posé à la maison change l’issue de quoi que ce soit. Tant qu’elle manque, l’appareil reste ce qu’il est : un lecteur de lumière et de mouvement.

Ce que tu lis ici décrit des mécanismes et des gestes du quotidien. Rien n'y remplace un médecin, et un symptôme qui dure ou qui revient se montre plutôt qu'il ne se cherche en ligne.

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