« Ils ont mis quatre jours à rouvrir la route, et j’ai dormi deux nuits dans la cabine. »
C’est Éric qui m’a dit ça en rentrant, en juin 2014. Il conduisait des poids lourds, il était descendu charger du côté d’Essen. Sur le moment, j’ai cru qu’il en rajoutait. Le 9 juin 2014, entre 20 h et 23 h, un orage a traversé la Rhénanie-du-Nord-Westphalie d’ouest en est et tué six personnes. Rafale relevée à l’aéroport de Düsseldorf : 144 km/h. Facture finale : environ 650 millions d’euros.
Le service météo allemand le dit d’une drôle de façon dans son propre bilan : l’orage est passé, par hasard, sur l’une des régions les plus densément peuplées d’Europe. Une dizaine de millions de personnes, un lundi de Pentecôte, à l’heure où tout le monde rentrait d’une journée à 35 degrés. Je ne suis pas météorologue et je ne vais pas te commenter une carte de pression. Je te donne les chiffres, avec leur date et le nom de celui qui les a publiés.
Trois heures, un lundi de Pentecôte
Le service météo allemand, le Deutscher Wetterdienst, est revenu sur l’épisode cinq ans plus tard et raconte comment il s’est fabriqué. Ce lundi-là, de l’air venu du Sahara avait poussé les températures à 35 ou 37 degrés le long du Rhin et du Main. Un front froid arrivait par le nord-ouest de la France. Entre les deux, des orages nés au-dessus de la Belgique et du nord de la France se sont soudés en un seul bloc, assez gros pour entretenir sa propre circulation. Les météorologues appellent ça un système convectif de méso-échelle. À l’avant, la ligne d’orage se creuse en arc, et c’est sous cet arc que le vent tombe le plus fort.
Aéroport de Düsseldorf144
Neuss133
Essen126
Castrop-Rauxel124
Rafales du 9 juin 2014, en kilomètres-heure. Le trait rouge marque 118.
Cent dix-huit kilomètres-heure, c’est le seuil de la force 12 sur l’échelle de Beaufort, celle qu’on appelle ouragan. Les quatre stations les plus exposées de la région l’ont toutes dépassé.
Six morts, dont un pendant le déblaiement
Trois personnes à Düsseldorf, une à Essen, une à Krefeld, un cycliste à Cologne. Trente blessés graves, trente-sept blessés légers. Tout ça entre 20 h et 23 h.
Le service météo allemand donne le détail : cinq de ces six personnes ont été écrasées par un arbre, la sixième est morte pendant le déblaiement, une fois l’orage passé. Le danger ne s’arrête pas quand le vent s’arrête. Sept sauveteurs se sont blessés dans les jours suivants, rien qu’à Düsseldorf.
Un orage d’été couche plus d’arbres qu’une tempête d’hiver
J’avais cette idée-là, et elle est fausse. Trois heures d’orage en juin, ça paraît petit à côté d’une tempête qui balaye un pays entier en janvier. Le service météo allemand règle la question en une phrase : en été, les arbres sont en feuilles, et une couronne feuillue offre au vent une prise sans rapport avec des branches nues. Le même arbre, une fois habillé, tombe sous des rafales qui ne l’auraient pas couché en hiver.
Ça se lit dans les comptes, et les comptes se contredisent selon l’endroit où on les prend. Côté forêt, l’office forestier régional a recensé près de 80 000 mètres cubes de bois abattu, dont 61 000 dans les seules circonscriptions de la Ruhr et du Rhin inférieur. C’est beaucoup moins que ce qu’avait couché la tempête Kyrill en janvier 2007, et l’office le dit lui-même.
Côté ville, c’est l’inverse. Dans les communes touchées, un arbre sur quatre a été déraciné ou cassé net. Düsseldorf a publié son inventaire le 3 juillet 2014 : sur environ 69 000 arbres d’alignement, 22 500 abîmés, dont 2 500 par terre, plus 2 000 arbres dans les cimetières. Le parc du Rhin à Golzheim a perdu 60 % de son couvert. À Gerresheim, un hêtre pourpre de 320 ans a été déraciné. Essen a compté 20 000 arbres détruits.
Les pompiers de Düsseldorf ont enregistré 3 101 lieux de dégâts en quatre jours, presque trois fois plus qu’après Kyrill. La ville y a gagné un surnom, « Dschungeldorf », le village dans la jungle.
Sur les voies, quatre semaines pour tout dégager
La Deutsche Bahn a déclaré que les dégâts sur son réseau dépassaient ceux de Kyrill. La gare centrale d’Essen est restée coupée du trafic ferroviaire du 9 au 14 juin. Sur la ligne entre Essen et Ratingen, il a fallu quatre semaines avant que tout soit dégagé.
Les pompiers de la région ont enregistré plus de 31 000 interventions. Au total, 36 000 sapeurs-pompiers et agents de la protection civile ont été mobilisés. L’armée a envoyé à Düsseldorf 330 soldats d’un régiment du génie, une cinquantaine de véhicules et des équipes mobiles de tronçonneuses.
Le montant des dégâts a été multiplié par six en trois semaines
Ce bout-là n’a rien à voir avec la météo.
| Quand | Le montant annoncé |
|---|---|
| 10 juin 2014, au lendemain de l’orage | au moins 100 millions d’euros |
| début juillet 2014, chiffrage des assureurs | environ 650 millions d’euros |
| dont les dégâts déclarés par les seules communes | 302 millions d’euros |
Rien n’avait bougé entre les deux dates. Les arbres étaient déjà par terre le 10 juin. Ce qui a bougé, c’est le nombre de gens qui avaient eu le temps d’ouvrir un dossier. Un montant de dégâts publié le lendemain d’une catastrophe ne mesure pas la catastrophe, il mesure ce qui est déjà remonté. Je me suis fait avoir une fois avec un chiffre lu partout et vérifié nulle part, et j’en ai gardé deux réflexes : qui l’a publié, et à quelle date. Sans ces deux-là, un chiffre ne vaut rien.
Ce que la tempête n’a pas emporté
L’électricité est tombée par endroits, pas à l’échelle du Land. À Düsseldorf, le parc animalier du Grafenberger Wald et les autres espaces verts ont rouvert le 5 juillet, et les 192 installations sportives de la ville au début des vacances d’été. Le bois dégagé a fait chuter les cours locaux de plus de moitié. Trente-cinq arbres tombés du Hofgarten ont fini en 17 000 planches à découper, vendues pour financer le replantage. Dix-sept mille planches à découper : c’est le seul endroit de cette histoire où je vois précisément le tas que ça fait.
Et il y a Duisbourg. La ville a chiffré ses dégâts à 2,5 millions d’euros et n’a touché aucune aide régionale, parce que la carte du service météo ne créditait que 6 % de sa surface d’avoir été touchée. Deux millions et demi pour une commune sous plan de redressement budgétaire, ce n’est pas une paille : c’est ce que sa direction de l’environnement a répondu, sans obtenir un centime de plus. Une ligne tracée sur une carte de météorologue a décidé qui serait remboursé et qui paierait seul.