Tu vas me dire qu’une cheffe d’équipe au poste froid n’a rien à faire dans une histoire de prothèse. Tu as raison. Je ne sais pas marcher avec une jambe artificielle, je n’en ai jamais vu poser une, et pour la tienne, c’est ton orthoprothésiste et ton médecin. Un prix annoncé, en revanche, je sais le lire. Trente-deux ans à comparer au kilo et jamais au paquet, ça laisse des réflexes.
L’Exo, c’est une prothèse de jambe imprimée en 3D présentée fin 2014 par un designer américain, William Root. Du titane, une structure ajourée qui ressemble à de la dentelle, 1 800 dollars annoncés. Le chiffre a fait le tour du web francophone en janvier 2015, il y traîne encore, et il est exact. Il ne dit pas ce qu’on lui fait dire.
Une prothèse de jambe imprimée en 3D née dans une école de design
William Root terminait son cursus de design industriel à l’institut Pratt, à Brooklyn, quand il a publié son travail sur Behance, le 22 octobre 2014. C’est un projet d’école. Il n’a jamais prétendu autre chose, et c’est la presse qui a écrit « révolution ».
Le procédé se raconte vite. On scanne ce qui reste de la jambe amputée. On scanne l’autre jambe, celle qui est intacte, et on la retourne comme dans un miroir pour retrouver le volume manquant. Cette forme, on la vide de l’intérieur pour l’alléger, puis on l’imprime en titane fritté au laser. Les pièces du commerce, pied et genou, se fixent dedans par des connecteurs imprimés en même temps.
Un détail a sauté au passage des frontières. Le prototype montré début 2015 n’était pas en titane : il sortait d’une imprimante en polyamide 12, du nylon technique, comme l’écrivait 3D Printing Industry le 5 janvier 2015. Retiens ce mot, polyamide 12. Il revient plus bas, et pas là où on l’attend.
Ce que couvrent vraiment les 1 800 dollars
Ce montant, c’est le prix des seules pièces imprimées. Le genou et la cheville se paient en plus, et ce sont précisément les pièces chères : des articulations, du réglage, parfois de l’électronique.
Je connais ce tour-là, il se joue au rayon traiteur tous les samedis. Une part de gratin à 3,50 €, ça passe, tant que tu n’as pas regardé ce qu’il y a dedans ni combien de repas donne le plat entier. Un prix ne veut rien dire tant que tu ignores ce qu’il contient, à quelle date il a été donné et pour quelle quantité. J’ai appris ça de la pire façon en 2011, en répétant dans le journal d’un collège un chiffre lu partout et vérifié nulle part.
Ajoute que ces 1 800 dollars sont ceux de 2014 et qu’ils n’ont jamais été actualisés. Ajoute surtout que le projet n’a pas dépassé le stade du prototype, et que ce tarif n’a donc jamais été payé par personne.
L’emboîture est le vrai point de friction
L’Exo redessine la silhouette de la jambe. Or la pièce qui décide si tu marches ou si tu laisses la prothèse dans un coin de la chambre, c’est celle qui touche la peau : l’emboîture, le réceptacle rigide qui enserre le moignon.
Et cette pièce-là court après une cible qui bouge. Le membre résiduel perd du volume pendant les mois qui suivent l’amputation, puis continue de varier au fil des semaines, avec la chaleur, le poids, l’œdème. L’ADEPA, l’association de défense et d’étude des personnes amputées, le dit sans détour : le moignon maigrit vite les premiers mois, et l’emboîture se refait en conséquence.
La première emboîture n'est jamais la bonne, et ce n'est pas un ratage de l'atelier. Le membre résiduel bouge pendant six à dix-huit mois après l'amputation, et l'orthoprothésiste pose une ou plusieurs emboîtures provisoires en attendant qu'il se stabilise.
Un maillage de titane fritté, imprimé une fois sur une forme relevée un mardi de novembre, ne suit pas ce mouvement. La limite est dans le principe même.
Root le savait, d’ailleurs. Il citait dès 2014 le FitSocket du laboratoire Biomechatronics du MIT, une machine à quatorze vérins qui appuient un par un sur le moignon pour cartographier les zones molles et les zones dures, de façon à fabriquer une emboîture rigide là où la chair est souple, et souple là où l’os affleure. Douze ans plus tard, ce travail reste de la recherche.
Ce qui s’imprime vraiment dans une prothèse aujourd’hui
L’impression 3D est bien entrée dans les ateliers d’orthopédie, mais par une autre porte que la jambe entière.
Ce sont les emboîtures et les coques esthétiques qui sortent des machines, chez Ottobock comme chez ProsFit, et pas en titane : en polyamide 12, la matière du prototype d’école. L’imprimante a fait gagner du temps de fabrication et de la régularité. Elle n’a pas remplacé le prothésiste : c’est lui qui relève les mesures, et c’est lui qui te fait revenir trois fois.
| Le projet | Ce qui sort de l’imprimante | La matière | Où ça en est |
|---|---|---|---|
| L’Exo, de William Root | la jambe entière, structure et habillage | titane annoncé, polyamide 12 pour le prototype | jamais vendu |
| Les coques d’Unyq ou d’ART4LEG | l’habillage posé autour du tube | polyamide | en vente, à la charge du porteur |
| Les emboîtures d’Ottobock ou de ProsFit | la pièce qui touche la peau | polyamide 12 | posées en atelier |
| Le FitSocket du MIT | des emboîtures d’essai à rigidité variable | polymères | recherche |
En France, la question du prix ne se pose pas là
Le raisonnement de Root part d’un pays où une prothèse se paie de sa poche. Chez nous, ça ne se joue pas au même endroit : les dispositifs inscrits sur la liste des produits et prestations remboursables sont pris en charge à 100 %, et une personne amputée a droit à deux prothèses de marche, chacune pour une durée d’usage d’environ cinq ans, refaites quand le moignon change.
Ce qui reste dehors, c’est tout le reste. La lame de course, la prothèse de bain, celle qui va sous la douche ou au ski : hors liste, donc à ta charge ou à celle d’une complémentaire. Le surcoût d’un genou électronique aussi, le plus souvent.
Alors si tu es tombé sur l’Exo en cherchant une prothèse de jambe imprimée en 3D, tu ne trouveras ni fabricant, ni tarif, ni délai, et ce n’est pas toi qui cherches mal. En consultation, la question qui sert vraiment, c’est : en combien de temps refaites-vous mon emboîture quand elle ne serre plus.