Tu vas me dire qu’une professeure de yoga n’a rien à faire sur ce mot-là, et tu as raison pour la moitié : ce que tu as dans le cou, ce qui t’arrive et ce qu’il faut en faire, c’est ton médecin, et personne d’autre. L’anatomie, en revanche, je l’ai apprise, je la fais travailler quatorze fois par semaine, et je peux te la montrer. Une hernie discale cervicale, c’est le noyau mou d’un disque du cou qui pousse à travers l’anneau fibreux censé le contenir, et qui vient buter contre ce qui passe juste derrière : une racine nerveuse du bras, parfois la moelle.
Tu n’es pas la première à venir avec cette question. Elle revient à chaque rentrée dans mes cours, en général posée à voix basse à la fin de la séance, avec une ordonnance ou un compte rendu d’IRM plié dans la poche. Ce qui suit explique le mot, pas ton cas.
Ce qu’il y a entre deux vertèbres du cou
Sept vertèbres, de C1 sous le crâne à C7 à la base du cou. Et seulement six disques, parce qu’il n’y en a aucun entre les deux premières : l’atlas et l’axis s’emboîtent directement, ce qui leur donne la rotation dont tu te sers pour regarder derrière toi en voiture. Une hernie discale cervicale ne peut donc pas arriver tout en haut du cou. Il n’y a rien à faire sortir.
Un disque, c’est deux matières. Au centre, un noyau gélatineux, très riche en eau, qui se comporte comme un coussin qu’on écrase et qui reprend sa forme. Autour, un anneau de fibres empilées en couches croisées, assez dur pour tenir ce noyau en place. Le tout adhère aux plateaux osseux du dessus et du dessous, et l’ensemble bouge un peu dans toutes les directions. Bernard Chazal, qui dirigeait ma formation, répétait qu’un disque est une articulation à part entière, pas une rondelle inerte coincée entre deux os.
Un détail compte pour la suite : passé l’adolescence, un disque n’a plus de vaisseaux sanguins. Il se nourrit par diffusion, en pompant à travers l’os quand la pression varie. C’est aussi pour ça qu’il cicatrise mal.
Ce que veut dire « faire hernie »
Une hernie, en médecine, c’est toujours la même histoire : un contenu qui sort de son contenant par un point faible. Ici, l’anneau fibreux se fissure, presque toujours en arrière. Le noyau pousse dans la fissure. Et une partie de sa matière finit là où elle n’a rien à faire.
On m’a expliqué vingt fois dans un vestiaire que le disque, dans cette affaire, se déplaçait. Il ne se déplace pas. Il n’a pas glissé d’un cran, il n’est pas « sorti de son axe », et rien ne se remet en place, ni par un craquement, ni par une posture. Ce qui est passé de l’autre côté de l’anneau y reste jusqu’à ce que le corps le résorbe tout seul, ce qu’il fait souvent.
Il y a aussi une gradation, et les comptes rendus la nomment. Quand l’anneau se déforme sans se rompre, on parle de bombement, ou de protrusion : le disque fait ventre, mais tout est encore dedans. Quand le noyau franchit l’anneau, c’est une hernie au sens strict. Le premier mot est très banal, le second beaucoup moins, et les confondre à la lecture d’un compte rendu fait passer une nuit blanche pour rien.
Pourquoi une hernie discale cervicale se forme là et pas ailleurs
Le cou porte une tête, soit quatre à cinq kilos posés au bout des vertèbres les plus petites du corps. Il la tourne et la penche des centaines de fois par jour, avec une amplitude qu’aucun autre étage de la colonne n’approche. Beaucoup de mouvement pour peu de matière, sous une charge qui ne s’arrête jamais : les disques cervicaux s’usent, et cette usure commence bien plus tôt qu’on ne l’imagine.
Le cou a aussi une pièce que le reste de la colonne n’a pas. De C3 à C7, chaque vertèbre porte sur ses bords deux petites crêtes osseuses en forme de crochet, les uncus. Elles guident le mouvement et ferment les flancs du disque. Du coup, quand quelque chose sort, il sort par l’arrière, un peu de biais. C’est là que passent les racines nerveuses.
Deux étages ressortent, C5-C6 et C6-C7 : les plus mobiles, et ceux qui encaissent le passage vers le haut du dos, beaucoup plus rigide.
Comment une hernie discale cervicale fait mal jusqu’aux doigts
Entre deux vertèbres, de chaque côté, s’ouvre un petit couloir osseux, le foramen. Une racine nerveuse en sort, se joint à ses voisines et part alimenter l’épaule, le bras, l’avant-bras, la main. Une hernie qui sort en arrière et de biais atterrit dans ce couloir déjà étroit. Le nerf comprimé ne fait pas mal là où il est comprimé : il fait mal, picote ou s’engourdit sur tout le territoire qu’il dessert, jusqu’aux doigts. C’est ce que les médecins appellent une névralgie cervico-brachiale, le cousin de la sciatique.
Reste un détail de comptage, celui qui rend lisibles les tableaux qu’on trouve sur le sujet. Huit racines cervicales pour sept vertèbres, parce que la première sort au-dessus de C1. Chacune passe donc au-dessus de la vertèbre qui porte son numéro, jusqu’à la huitième, qui sort sous C7. Résultat : une hernie en C5-C6 ne touche pas la racine C5, elle touche la C6. Le décalage d’un cran surprend tout le monde, moi comprise, le jour de 2016 où Ludivine, kinésithérapeute à Besançon, me l’a dessiné sur une nappe en papier.
Ce qu’une image ne dit pas
En 2015, une équipe japonaise a passé à l’IRM 1 211 personnes de 20 à 70 ans qui n’avaient mal nulle part, ni au cou ni dans les bras. Résultat : 87,6 % d’entre elles avaient au moins un disque cervical qui bombait. Chez les vingtenaires, déjà 73,3 % des hommes et 78 % des femmes. La compression de la moelle, elle, restait rare, 5,3 %, et se logeait surtout en C5-C6 et C6-C7, les niveaux dont on parle le plus.
Autrement dit, une image anormale explique rarement une douleur à elle seule, et le lien entre les deux est beaucoup plus lâche qu’il n’y paraît quand on lit un compte rendu à froid. C’est là que je m’arrête : je t’ai décrit un mécanisme, pas une cause. Savoir si celui-ci explique ce que tu ressens demande un examen clinique, quelqu’un qui teste ta force et tes réflexes. Ce n’est pas moi.
Une douleur qui descend dans un bras, une main qui s’endort, une force qui lâche : médecin, sans attendre le prochain cours.