Vient de paraître Comment être bien assis au bureau : trois réglages dans l'ordre

La santé au quotidien

Activer ses gènes anti-cancer, ça ne marche pas comme ça

Aucun aliment n'allume un gène à la demande. Ce que l'expression désigne, c'est l'épigénétique, et ce que le CIRC a mesuré en France pointe ailleurs : le tabac pèse 20 % des cancers, l'alimentation 5,4 %.

Par Nathalie Delcourt Publié le 1 janvier 2020 8 min de lecture Avec un calculateur

Un test de dépistage colorectal encore dans son enveloppe, posé sur une table de cuisine

5,4 %. C’est la part des cancers diagnostiqués en France qu’on peut mettre sur le compte d’une alimentation déséquilibrée. Le chiffre vient du Centre international de recherche sur le cancer, il porte sur l’année 2015 et il a été publié le 25 juin 2018. Sur le même relevé, le tabac pèse 20 %. Alors non, aucun aliment n’allume un gène anti-cancer à la demande, et aucune gélule ne le fait non plus. Ce que recouvre l’expression, c’est l’épigénétique : l’idée que la façon de vivre modifie la manière dont les gènes sont lus, pas ce qui est écrit dedans.

Je suis cuisinière de collectivité, pas soignante : je ne t’expliquerai rien de la biologie sans dire d’où je le tiens, et ton risque à toi se règle avec ton médecin. Ce que je sais faire, c’est comparer des prix au kilo et regarder qui gagne de l’argent au bout d’une phrase. Sur ce sujet, ça mène assez loin.

Tes gènes ne changent pas, leur lecture change

Chez moi, j’ai un classeur de fiches recettes. Trois cents fiches, dont j’en sors quatre le dimanche : les autres restent au fond, intactes, je n’ai rien effacé. L’ADN fonctionne un peu comme ce classeur. Le texte ne bouge pas d’un repas à l’autre. Ce qui bouge, c’est quelles pages la cellule va lire.

Le mécanisme le mieux décrit s’appelle la méthylation. De petits groupes chimiques viennent se poser sur l’ADN à des endroits précis, et le passage devient plus difficile à lire. Le Centre Léon Bérard, sur son site Cancer Environnement, écrit que ces marques se mettent en place très tôt dans le développement et qu’elles sont réversibles. Ce sont eux qui l’écrivent, pas moi.

Reste à regarder dans quel sens ça marche. Dans les cancers, ce qu’on observe, ce sont des gènes suppresseurs de tumeur, ceux qui freinent la division des cellules, éteints par excès de méthylation. La fiche n’a pas disparu du classeur. Elle est rangée trop au fond pour qu’on aille la chercher.

Le tabac écrit dessus, et il écrit dans le mauvais sens

La Revue du praticien a publié le 27 septembre 2021 une synthèse sur le tabac et la méthylation de l’ADN. On y lit que 2 623 emplacements de l’ADN sont marqués différemment chez les fumeurs et chez les non-fumeurs, que le gène le plus souvent concerné s’appelle AHRR, et que 185 emplacements restent modifiés chez d’anciens fumeurs, longtemps après l’arrêt.

Voilà ce qui est mesuré chez des humains, avec des nombres et un nom de gène. Le mode de vie touche donc bien à l’épigénome. Seulement, ce qui est documenté à ce niveau de détail, c’est une extinction. Pas un allumage.

Ça change tout ce qu’il y a à faire. Le levier n’entre pas dans ta liste de courses. Il sort de ta vie.

Ce qui pèse vraiment, dans l’ordre

Sur les 346 000 cancers diagnostiqués en 2015 chez les adultes de 30 ans et plus en France métropolitaine, le CIRC en compte 142 000 qui auraient pu être évités si l’exposition aux facteurs de risque étudiés avait été supprimée ou limitée. Quarante et un pour cent, et une répartition très inégale.

Tabac 20 %

Alcool 8 %

Alimentation 5,4 %

Surpoids 5,4 %

Infections 4 %

Soleil 3 %

Part des cancers attribuable à chaque facteur, CIRC, France 2015.

L’alimentation est là, elle compte, et je ne vais pas cracher sur le métier que je fais depuis trente-deux ans. Elle compte quatre fois moins que le tabac et exactement autant que le surpoids. Attention quand même à ce que ces pourcentages disent : ils parlent de la population entière, pas de toi. Ils disent combien de cas disparaîtraient si plus personne n’était exposé. Ils ne disent pas ce qui va t’arriver. Personne ne peut te le dire, et celui qui te promet le contraire te vend quelque chose.

Ce qui marche ne rapporte d’argent à personne

Ne plus fumer, marcher, boire moins, renvoyer un test par la poste : additionne, tu obtiens zéro euro de chiffre d’affaires. Rien à mettre en rayon, aucune étiquette à imprimer. C’est pour ça que l’expression circule presque toujours au-dessus d’un bon de commande.

Ce qu’on propose à la place, c’est trois ou quatre extraits de plantes en gélules, avec des résultats obtenus sur des souris et sur des levures. Une souris qui vit 45 % plus longtemps. Une levure qui tient 80 % de plus. Je ne sais pas lire une étude, je te l’ai dit, et je ne m’y risque pas. Mais je sais qu’une souris n’est pas toi, et je sais lire un prix au kilo.

Le test à zéro euro que sept personnes sur dix laissent dans le tiroir

Santé publique France a publié le 17 mars 2025 les chiffres du dépistage organisé du cancer colorectal. Sur la période 2023-2024, le taux de participation est de 29,6 %. Trois personnes sur dix. Et 3,3 % des tests reviennent positifs, ce qui déclenche un examen complémentaire.

Le reste est écrit sur le site de l’Assurance maladie : tu es invité par courrier tous les deux ans entre 50 et 74 ans, l’analyse est prise en charge à 100 % sans avance de frais, et ce cancer se soigne dans neuf cas sur dix quand il est diagnostiqué à un stade précoce.

Neuf sur dix. Le test arrive chez toi, il se fait aux toilettes, il repart par la poste. Sept personnes sur dix ne le renvoient pas, pendant qu’on vend des gélules à trente euros pour réveiller un gène. Ça, c’est mon rayon : je connais le geste qu’on remet à plus tard parce qu’il est gratuit et qu’il n’a pas l’air urgent. J’ai gardé le mien deux mois sur le buffet.



Ce qu’on ne sait pas

On mesure des marques sur l’ADN, on sait les compter, on sait qu’elles bougent avec le mode de vie. Ce qu’on ne sait pas faire, c’est relier une assiette précise à un cancer évité chez une personne précise. Entre les deux, il y a des années et une part de hasard que personne ne maîtrise.

Le réseau NACRe, qui rassemble les équipes publiques de recherche sur nutrition et cancer, rappelait encore en juin 2024 ce qu’a donné le bêta-carotène en gélules : au-dessus de 20 mg par jour, il augmente le risque de cancer du poumon chez les fumeurs et les anciens fumeurs, avec un niveau de preuve qualifié de convaincant. Le Haut Conseil de la santé publique conseille depuis 2017 d’éviter les compléments alimentaires en dehors d’une prescription. Une gélule vendue pour protéger a donc déjà fait l’inverse, chez les gens les plus exposés.

Alors si tu veux faire quelque chose avec ton assiette cette semaine, fais-le pour ce qu’une assiette sait faire : nourrir, caler, coûter le juste prix. Ça ne soigne rien. C’est déjà pas mal.

Ce que tu lis ici décrit des mécanismes et des gestes du quotidien. Rien n'y remplace un médecin, et un symptôme qui dure ou qui revient se montre plutôt qu'il ne se cherche en ligne.

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